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Sandra Vilder et Émilie Dagenais : Deux filles rationnelles et un projet un peu fou

Sandra Vilder et Émilie Dagenais : Deux filles rationnelles et un projet un peu fou

Par Cynthia Brisson, Les libraires, publié le 10/02/2015

Sandra Vilder et Émilie Dagenais n’ont étudié ni dans le domaine de la bande dessinée ni dans le milieu de l’édition, pas même en graphisme. Or, il se trouve que ces jeunes femmes pilotent, depuis maintenant deux numéros, une revue trimestrielle consacrée à la BD québécoise avec beaucoup de professionnalisme et juste ce qu’il faut de folie. Et ce mélange bien dosé de pragmatisme et de passion leur confère une belle crédibilité.

Dans une entrevue donnée à la radio de l’Université McGill à la fin janvier, Sandra Vilder raconte qu’elles se sont fait prendre pour des folles, au début, lorsqu’elles approchaient les gens pour leur parler de Planches, leur projet de revue consacrée à la promotion de la bande dessinée québécoise « adulte » (pas de BD jeunesse, donc). Quand on voit combien le marché du 9e art demeure petit dans notre belle province, malgré l’engouement croissant des dernières années, on admet que leur projet a quelque chose d’un peu fou. Mais elles, folles? À des années lumière de là! En fait, difficile de faire plus terre-à-terre. Quand, à notre tour, on les interroge sur les prémices de Planches, elles parlent plan d’affaire, conseillers financiers, gestion, organisation de la distribution : « On a voulu sortir du monde culturel pour avoir le feedback d’autres personnes, en comptabilité, en entreprise, etc. Parce que, nous, on n’a aucune expérience là-dedans! », tient à préciser Émilie Dagenais. « On voulait vraiment lancer un projet qui allait être viable et marcher à long terme. On a donc essayé de structurer les choses pour avoir une stabilité financière », renchérit sa partenaire. Donc, pour l’étiquette « folles », on repassera. 

 

 Sandra Vilder (à gauche) et Émilie Dagenais (à droite) étaient accompagnées des membres du CA de la revue, dont Nicolas Sado ici présent, lors du lancement du deuxième numéro qui avait lieu le 3 février dernier au Cheval blanc, à Montréal. Crédit : Revue Planches

 

Débuter sur les planches
« C’est aussi que d’autres avant nous ont tenté l’expérience d’une revue de bande dessinée, sans succès, alors c’était difficile pour eux de comprendre pourquoi on se lançait là-dedans », ajoute Sandra, la brunette du duo. Surtout, difficile d’imaginer que deux filles sorties de nulle part pouvaient réussir, alors qu’eux avaient fait naufrage au large d’un marché trop petit. Parce que, faut-il le répéter, ni l’une ni l’autre n’était liée au milieu de la bande dessinée avant de faire le saut avec Planches. Elles dévoilent furtivement avoir fait un baccalauréat en études est-asiatiques. C’est là qu’elles se sont rencontrées. Mais elles sont avares de détails sur leur cheminement scolaire et professionnel : « On a l’impression que les gens accordent beaucoup d’importance à notre parcours, mais on est vraiment passé à d’autres choses depuis », répond Émilie qui résume la naissance de la revue avec concision : « On a juste eu une bonne idée et on l’a poussée. »

« On a juste eu une bonne idée et on l’a poussée » - Émilie

Quand on leur demande, naïvement, ce qu’elles font comme travail en parallèle pour gagner leur vie (parce qu’on ne peut pas lancer un projet comme celui-là et en vivre dès le départ, non?), elles sont fières d’expliquer – depuis leur petit atelier de la Plaza Saint-Hubert – qu’elles travaillaient jusqu’à présent à temps plein sur Planches. Bon, d’accord, leurs économies s’épuisent et il leur faudra éventuellement penser à trouver un emploi à temps partiel, avouent-elles, mais la revue fait néanmoins « ses frais » comme on dit : « La campagne de sociofinancement [durant laquelle elles ont amassé 23 000$] nous a permis de constituer un fonds de roulement pour produire la revue et pour l’instant ce fonds n’a pas été attaqué; les revenus des ventes et des abonnements sont parvenus à couvrir les dépenses », révèle Sandra. « C’est vraiment bon, mis à part le fait qu’on ne se verse pas de salaire! », précise Émilie en riant.

Plancher à faire ses preuves
Au-delà de la structure entrepreneuriale qu’elles souhaitent toutes les deux sérieuse et professionnelle, vous devinez que les éditrices souhaitent aussi par-dessous tout que leur projet ait une crédibilité artistique : « On ne voulait pas commencer avec un stade de fanzine ou de collectif littéraire; on voulait avoir un standing professionnel dès le départ », réitère Émilie. « On voulait que ça ait de la valeur d’être publié dans Planches et que les auteurs se sentent reconnus et qu’ils soient contents d’y être publiés, et aussi on souhaitait que le lectorat ait du plaisir à lire la revue, que ça lui apporte quelque chose. C’est d’ailleurs pour ça qu’on a choisi de faire des chroniques thématiques », explique Sandra.

On retrouve en effet dans la revue six chroniques récurrentes mises en images par Saturnome (science), Alexandre Fontaine Rousseau et François Samson-Dunlop (politique), Cyril Doisneau (bouffe), Obom (histoire de l’Art), Sophie Bédard (sexologie) et Michel Hellman (histoire du Québec). Ajoutez-y une quinzaine de projets libres, soigneusement sélectionnés par un comité; une section intitulée « Les dessous de la création », dans laquelle les auteurs d’un album nous livrent les secrets de leur travail; un portrait des bédéistes participants (qui sont rémunérés, « même si ce n’est pas beaucoup »); et vous aurez déjà une bonne idée du contenu de cette revue dynamique dont vous pouvez trouver les deux premiers numéros en librairie.  

C’est d’ailleurs Émilie qui gère elle-même la distribution de la revue à travers la province, allant à la rencontre des libraires pour prendre le temps de leur présenter Planches, refusant de remettre la promotion de leur projet entre les mains d’un diffuseur.Ces libraires auxquels elle va à la rencontre l’ont pour la plupart accueillie avec enthousiasme, leur consacrant parfois des vitrines entières pour les encourager : « La librairie Raffin était fière de nous dire qu’on figurait parmi leurs dix meilleurs vendeurs! », claironne Émilie.

C’est donc sur des planches droites et solides – fixées à grand coup d’audace, de créativité, de rigueur et d’humilité – que les deux nouvelles entrepreneures ont assis leur passion. Et vous voulez savoir? Le fait qu’elles soient (ou du moins étaient) étrangères au milieu de la bande dessinée leur a permis un recul, une approche, différente et rafraîchissante.

Elles ne faisaient pas partie du cercle d’initiés, mais elles ont initié quelque chose de rondement sympathique, ça, c’est certain.

 

 

Crédit illustrations : Bach

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