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Guy Delisle: Portrait d’un bédéiste sans frontières

Guy Delisle: Portrait d’un bédéiste sans frontières

Par Cynthia Brisson, Les libraires, publié le 30/01/2012
Sa femme travaille pour l’organisme Médecins sans frontières et lorsqu’elle s’envole pour les coins chauds du globe, il l’accompagne, armé de ses crayons et de son carnet à dessin. Guy Delisle est en quelque sorte bédéiste sans frontières. Quoique, à bien y réfléchir, «il y a toujours des frontières», comme le souligne un personnage de sa dernière BD. Surtout à Jérusalem…
Originaire de Québec, Guy Delisle trimbale toujours son passeport canadien, même s’il habite depuis plusieurs années à Montpellier, en France. Ça, c’est quand il n’est pas parti vivre un an à l’autre bout du monde. Après la Chine, la Corée du Nord et la Birmanie, le voilà qui revient de Jérusalem, avec dans sa valise assez de croquis et d’anecdotes pour remplir un imposant roman graphique de 336 pages. Il aura mis près de deux ans à pondre Chroniques de Jérusalem, qui sera sans doute le dernier récit de voyage du genre, annonce le bédéiste: «Ma compagne arrête de travailler dans l’humanitaire. Avec les enfants qui grandissent, c’est devenu plus difficile de partir à l’étranger comme ça».

Si c’est avec tristesse que vous apprenez la fin des chroniques de Guy Delisle, sachez que l’auteur, lui, n’a aucun regret. «Pour moi, c’est un coup de poker de partir comme ça un an. C’est excitant, mais en même temps c’est difficile; je ne sais jamais si je vais arriver à travailler sur mes projets. Je vois seulement une fois arrivé sur place», explique-t-il à l’autre bout du fil. En effet, le bédéiste ne travaille pas directement sur ses chroniques pendant qu’il est à l’étranger. À tous les coups, il n’est jamais sûr que son voyage donnera lieu à une histoire. «Jamais je ne me dis quand je pars: je vais faire un livre pendant que je suis là-bas. La bande dessinée se fait toujours en revenant. De toute manière, j’ai besoin de recul».

Du recul, il lui en a fallu plus que jamais pour raconter Jérusalem. «Quand je suis revenu du Moyen-Orient, j’avais tout plein d’information et je me disais que ça serait mission impossible de tout synthétiser», raconte-t-il. Il faut avouer que le contexte politique de Jérusalem est assez complexe, en plus de fluctuer constamment. Le bédéiste, qui a toujours raconté le quotidien davantage que l’actualité politique des pays qu’il a visités, a dû relever le défi consistant à donner suffisamment d’information aux lecteurs, sans toutefois les bombarder d’explications factuelles. «Ce qui m’a motivé, c’est que les gens me demandaient: “C’était comment Jérusalem?” Je leur expliquais donc Jérusalem-Est, Jérusalem-Ouest et ils me répondaient: “Ah, tu devais traverser le mur!”, alors que ce n’est pas du tout comme ça. Je me suis rendu compte que les gens avaient une vision compliquée et fausse de Jérusalem. Ça m’a motivé; je me suis dit qu’en quelques cases je pouvais arriver à expliquer quelque chose de compliqué en apparence».

C’est avec talent que Guy Delisle parvient ainsi à expliquer un des conflits les plus compliqués du monde, sans jamais tomber dans le didactique soporifique ou l’explication enfantine. «Je reste persuadé que la bande dessinée peut être condensée et précise et qu’elle a une force pédagogique unique», renchérit-il. Chroniques de Jérusalem lui donne raison. Ne serait-ce que pour ce tour de force de synthèse, l’ouvrage mérite qu’on s’y plonge sans plus attendre. Cela dit, le nouveau roman graphique de l’auteur est beaucoup plus qu’une leçon de géopolitique. L’exotisme des petites choses, l’humour pragmatique du narrateur… On y retrouve tout ce qui caractérise d’ordinaire les récits du Montpelliérain, à la différence que cette fois on a droit à la couleur.

Un récit plus coloré
Alors que ses trois précédentes histoires à l’étranger prennent vie sous un crayonné un peu charbonneux, Chroniques de Jérusalem se décline sous des tons bleutés et sépia. Si l’on voit apparaître à quelques endroits quelques couleurs plus vives, le bédéiste a quand même conservé dans l’ensemble le dessin sobre de ses autres récits de voyage. «Jérusalem est assez monochrome; la ville au complet est faite d’une seule et même pierre», précise l’auteur. Il voulait donc rendre le côté un peu terne de la ville et ne se voyait pas abuser des couleurs éclatantes. «Autrement, j’ai surtout joué avec les couleurs froides et chaudes pour différencier les saisons», conclut-il.

Mais pourquoi avoir choisi d’utiliser la couleur pour ce roman graphique et pas pour les autres? «En fait, c’est la première fois que j’ai la chance de le faire. Au début, je croyais que Chroniques birmanes allait sortir à l’Association, comme les deux BD précédentes, mais ils ont refusé le projet», explique Delisle, qui a finalement publié ses aventures birmanes chez Delcourt. «Avec un gros éditeur comme Delcourt, ce n’est pas très compliqué de faire de la couleur. C’était donc possible et j’avais envie de le faire».

Depuis plusieurs années déjà, le bédéiste originaire de la Vieille Capitale publie ainsi en Europe. Cela ne l’empêche pas de suivre de près le travail de ses collègues québécois, qu’il s’agisse de Michel Rabagliati, Jimmy Beaulieu, Pascal Girard ou de Zviane. Doit-on dire qu’il est lui-même un artiste québécois ou préfère-t-il qu’on le range dans la catégorie Bédéiste sans frontières? «Bédéiste sans frontières, j’aime bien! Je me sens personnellement Québécois, donc ça ne dérange pas qu’on dise que je suis un bédéiste québécois. En fait, quand les gens de l’Alliance française m’invitent à représenter la France à l’étranger, je leur dis que je ne suis pas vraiment Français, mais ils s’en foutent. Je me trouve alors à représenter la bande dessinée française au Brésil!» Décidément, le sigle BSF lui va à merveille.


Bibliographie :
CHRONIQUES DE JÉRUSALEM, Delcourt, 336 p. | 34,95$
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