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Bande dessinée

Les libraires - Numéro 101
Fabien Toulmé : Quand la mort nous pousse à vivre

Fabien Toulmé : Quand la mort nous pousse à vivre

Par Josée-Anne Paradis, Les libraires, publié le 02/06/2017

En ouverture de ce roman graphique d’envergure, une citation de Confucius donne le ton : « On a deux vies, et la deuxième commence quand on se rend compte qu’on n’en a qu’une. » C’est exactement ce que le bédéiste Fabien Toulmé met en scène, avec l’histoire de Baudouin, un homme poussé à prendre sa vie en main au moment où la mort se pointe le nez dans son quotidien tranquille, bien loin de ses rêves de jeunesse…

Baudouin (oui, c’est le prénom du personnage), la trentaine et sans histoire, travaille d’arrache-pied comme juriste dans une grande boîte. Malheureusement, son boulot ne le passionne pas : il a même inventé une machine qui calcule les jours le séparant de sa retraite. Chaque jour, il nourrit son chat, va au boulot, rentre tard. Et ainsi va la vie, jusqu’à ce que tombe, de la bouche d’un médecin, la fatidique phrase : « Il ne te reste que quelques mois à vivre… » Une fissure dans son existence, un goût étrange qui le pousse à se remettre en question : est-ce déjà terminé? A-t-il passé sa vie à prévoir pour le futur, sans réellement vivre?

Le frère de Baudouin est justement de passage en ville, lors de la triste annonce. Totalement à l’opposé de son frangin, Luc travaille à l’étranger pour Médecin sans frontières, est à l’aise avec autrui, vit chaque seconde avec passion. Il convaincra alors son cadet de le suivre en Afrique, lui donnant un coup de main pour réaliser ses rêves de jeunesse : voyager, rencontrer des femmes, mais surtout LA femme de sa vie, faire des concerts, dire à son père qu’il l’aime.

« Le mec qui a peur de tout… et surtout de vivre », dira le frère de Baudouin à ce dernier. « Je crois qu’en réalité Baudouin a peur de tout, aussi bien de la mort que de la vie dans des proportions qui varient selon l’avancement de l’histoire. Jusqu’à un certain moment du livre, la mort reste une idée vague, quelque chose qui ne le concerne pas vraiment puisqu’il est jeune. En revanche, sa vie, il l’expérimente chaque jour avec des sensations concrètes : il arrive à envisager la peur de se retrouver sans travail, de ne plus pouvoir payer son appartement... etc. À partir du moment où Baudouin prend conscience de la mort, il se rend compte que sa peur de la mort est supérieure à sa peur de la vie, et c’est à ce moment-là qu’il se libère en quelque sorte », nous explique Fabien Toulmé. Et cette peur, elle n’est pas étrangère au bédéiste. En effet, cet ingénieur de formation a choisi, il y a quelques années, de quitter son travail pour vivre de la bande dessinée – son rêve d’enfance : « Je me disais que je faisais fausse route, qu’être ingénieur ce n’était pas vraiment moi, comme si, le matin, je n’enfilais pas le bon costume, un habit qui ne m’allait pas vraiment. » Il connaît ainsi la part de courage que nécessite une telle décision. « Je pense qu’en situation “normale”, on vit sans urgence, en étant plus ou moins satisfait de son sort, en se disant qu’on aura toujours le temps d’améliorer sa condition si on en est peu satisfait. C’est une sorte de procrastination. » Ainsi, pour lui, choisir l’avenue de l’existence que l’on souhaite vraiment mener lui paraissait une thématique extrêmement contemporaine et universelle; raison pour laquelle il a choisi d’aborder le tout sous l’angle de la fiction plutôt que de parler de son cas à lui.

En suivant Baudouin dans cette renaissance sur un nouveau continent, en le voyant s’épanouir à la lumière de ses passions qu’il ose enfin embrasser, on réalise toute l’authenticité d’une telle démarche. Et, oui, on se questionne sur sa propre vie : « Comme pour Ce n’est pas toi que j’attendais [album autobiographique paru en 2014, relatant la naissance de sa fille porteuse de trisomie], je n’ai pas écrit cette histoire avec une idée derrière la tête, pour faire passer un message ou pour donner une leçon. Je raconte juste une histoire parce que j’ai envie d’en parler et qu’elle fait écho en moi. Après, au lecteur de s’en emparer et d’en extraire le message qu’il a envie d’en extraire. Mais bien sûr si un jour un lecteur me dit que grâce aux Deux vies de Baudouin, il a reconsidéré son chemin de vie et choisi de suivre ses envies, j’en serai très touché. »

Il n’en tient plus qu’à vous de contrer la mort, en choisissant votre vie.


Photo : © Vollmer Lo

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