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Enki Bilal : Le réveil du monstre

Enki Bilal : Le réveil du monstre

Par Antoine Tanguay, Les libraires, publié le 01/06/2003
Il aura fallu patienter cinq ans pour enfin mettre la main sur 32 décembre, le plus récent chef-d’œuvre d’Enki Bilal et admirable suite du Sommeil du monstre. Bénéficiant d’un tirage incroyable de plus de 400 000 exemplaires, cet album peut d’ores et déjà prétendre au titre d’événement de l’année dans le domaine de la bande dessinée. Le propos de l’auteur de La Femme piège, qu’il adapte ces jours-ci au cinéma, est toujours aussi sombre, et lumineux à la fois. Comme dans le premier tome de la trilogie, le créateur s’attarde avec le même doigté exemplaire aux questions du pouvoir, du sentiment amoureux et de la mémoire à travers les récits des destinées parallèles de Nike, Leyla et Amir, nouvellement secondé par sa bien-aimée Sacha. Cependant, et là réside sans doute l’aspect le plus fascinant de 32 décembre, Bilal explore de façon plus attentive le pouvoir de l’art tel que pratiqué par Warhole, l’artiste-fou et meurtrier. Rencontre avec un visionnaire presque malgré lui.
Au cours des cinq dernières années, vous n’étiez pas tout à fait absent puisque vous avez publié Le Sarcophage et Un siècle d’amour en collaboration avec Dan Franck, deux ouvrages qui annoncent tout de même les couleurs de 32 décembre…

Je crois que chaque expérience est nourrie de la précédente et nourrit incidemment la suivante. C’est un principe auquel j’adhère entièrement. Je n’en suis pas conscient, cependant. Peut-être cet éveil viendra-t-il le jour où j’aurai l’impression de refaire quelque chose que j’ai déjà fait… Et pourtant, les différences sont minimes : il s’agit toujours de mon style et d’une même façon de travailler. Cependant, je sens une mutation qui se passe présentement et si vous ressentez la même chose, c’est très bien.

Vous affirmez ne pas vouloir trop coller à l’actualité. Votre éditeur, pour faire mousser cet album au tirage astronomique, fait pourtant référence aux événements du 11 septembre. Vous semble-t-il normal, au vu de l’insécurité et de l’incertitude mondiale ambiante, d’y faire écho ?

Ce qui était lié à une vision prospective, potentielle et même réelle avec cet attentat, j’en avais traité dans Le Sommeil du monstre. Pour 32 décembre, j’ai mis cela de côté pour me concentrer sur mes quatre personnages, et plus précisément sur la figure de Warhole. Le début de l’album est certes lié à l’actualité, mais j’y aborde aussi cette perte de repères que vous évoquez en rapport avec le monde de l’art, ce qui m’intéresse beaucoup plus. J’ai voulu faire de ce dernier personnage une sorte de mutant, un mercenaire du mal. Dans le premier volume, il pactise avec l’Obscurantis Order à des fins que l’on ne comprend pas bien, mais qui rejoignent ses intérêts personnels, son côté manipulateur. Finalement, il tire son épingle du jeu et parvient à être ailleurs autrement. J’ai voulu en faire un fou de l’art absolu à travers le Mal absolu. Et puis j’ai arrêté pendant deux ans pour me concentrer sur mon film : les événements du 11 septembre sont survenus pendant cette période. J’ai eu l’occasion alors de m’arrêter pour me demander si j’allais me raccrocher à une actualité aussi dramatique ou si j’allais continuer à me concentrer sur mon personnage obsédé par l’art absolu et magnifique. C’est là que j’ai fait le lien entre Ben Laden et Warhole.

Beaucoup d’artistes ont déclaré, au lendemain du 11 septembre, qu’ils ne pourraient plus créer. Même l’art, aussi scandaleux ou brutal puisse-t-il prétendre être, ne peut égaler les images d’horreur en direct. Ce blocage peut-il donner lieu à un renouveau d’inspiration ?

Étant très occupé par la préparation du tournage de La Femme piège, je n’ai pas ressenti le besoin de rendre compte de l’actualité. Je crois que ce sont les artistes conceptuels qui ont été battus — c’est indécent de dire cela —, sur leur propre terrain par la performance la plus incroyable, la plus monstrueuse, la plus belle et la plus terrifiante qui soit. Là, je peux comprendre que l’on puisse être bloqué. Cependant, comme je suis dans une narration et y travaille l’association mot-image, je ne partage pas la même vision de l’art.

Le génie de Warhole, c’est de planifier le choc, d’orchestrer la tragédie comme une oeuvre ?

Son happening blanc, sa compression de mort éructée faite à partir de milliers de cadavres morts à la guerre est un boomerang qui renvoie à l’Homme sa connerie, son indécence et son obscénité. On en vient à jouer d’un personnage comme celui de Warhole. Il devient presque attachant, voire amusant de lui faire verser une larme alors qu’il est dans un bocal devant le spectacle d’un sniper qui tire une balle dans la tête d’un humanoïde soixante-douze mille ans auparavant, alors que l’on sait que l’homme n’a jamais côtoyé les dinosaures. On retrouve d’ailleurs ce même écart absurde, grotesque entre la peinture rupestre d’un homme et d’un dinosaure et la panne d’essence de dieux égyptiens dans La Foire aux immortels…

À une époque où les caméras sont partout mais la censure pourtant exercée sans vergogne, au seuil d’une ère de répression et d’atteinte à la protection de la vie privée, la domination semble appartenir à celui qui contrôle l’image. En voulant se placer en divers endroits simultanément, Warhole recherche ce pouvoir…

C’est là qu’il est l’artiste suprême, du Mal suprême. L’acte lui-même de manipuler la planète entière est mal. Jusqu’où ira-t-il, je ne le sais pas encore mais il est clair qu’il faudra qu’il prenne un autre virage, qu’il soit en diverses versions, omniscient, quoi ! L’art suprême, l’art divin, c’est ça !

Parce qu’il présente trois versions d’un même Nike et bien d’autres choses, 32 décembre serait donc une variation sur le vrai et le faux : par exemple, la confrontation entre représentation artistique d’un massacre signé Warhole et le massacre lui-même. C’est un axe qui n’était pas présent dans Le Sommeil du monstre.

Ça me fait plaisir d’entendre cela, car ce n’était pas vraiment quelque chose qui était planifié dans une certaine logique d’écriture. Il y a une grande part d’automatisme dans la façon dont je travaille sur cette trilogie. Je ne me prends pas la tête avec les concepts trop fouillés. Je me laisse porter par des idées que j’estime importantes et une continuité dialoguée à travers les multiples voix de l’album (Nike, Leyla et Amir). C’est à ce moment que surgissent les idées, les éléments qui font une cohérence.

Comment définiriez-vous l‘art « brutal » tel que pratiqué par Warhole ? Quel lien faut-il faire entre le terrorisme et cette pratique ?

Je pense que l’art peut aller jusque là. L’art brut, c’est presque l’inverse de cet art brutal qui existe et n’existe pas en même temps. L’art est puissant, provocant lorsqu’il présente une certaine brutalité. Mais personne n’a jamais atteint la brutalité affichée par Ben Laden. J’ai même un peu peur que ça n’aille plus loin…

Considérez-vous que vous faites de la bande dessinée engagée ?

Je ne pense pas être engagé au sens où on l’entendait au XXe siècle, car c’est un mot qui change constamment de sens et qui va continuer à le faire. Mais aujourd’hui, l’engagement se situe dans mon art, dans la recherche d’une certaine cohérence. Je pose beaucoup de questions sur nos origines, ce qui est un aspect ludique de ma création.

Un siècle d’amour, réalisé avec Dan Franck, annonçait déjà le thème de l’amour qui est très présent dans 32 décembre. L’amour serait-t-il le dernier refuge devant les tragédies ?

Certainement, c’est la dernière utopie, la seule chose qui nous reste.

Il est aussi paradoxal de constater que les membres du trio au centre du Sommeil du monstre n’ont jamais été aussi éloignés et, en même temps, aussi amoureux.

Quand je repense à cette idée de trilogie, la seule histoire qui mérite d’être racontée au fond, c’est celle de la rencontre de ces trois orphelins. Je devrais plutôt dire quatre parce qu’avec l’arrivée de Sacha, je me demande maintenant s’il n’y a pas un personnage de trop. Forcément, le deuxième album constitue une transition, d’où le jeu avec les doubles, les leurres…

… Et vous compliquez encore les choses, car tant au point de vue esthétique que narratif, vous avez apporté beaucoup de changements et laissé dans la foulée énormément de repères.

J’aime me tendre un hameçon pour m’accrocher et me laisser porter vers quelque chose que moi-même j’ignore. A deux pages de la fin de cet album, je ne savais pas comment j’allais terminer. C’est excitant de ne pas savoir, mais je sais que je dois les faire se rencontrer.
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