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Benoît Feroumont : Au royaume de Dupuis

Benoît Feroumont : Au royaume de Dupuis

Par Cynthia Brisson, Les libraires, publié le 16/04/2015

Le bédéiste belge Benoît Feroumont était de passage dans la Vieille Capitale à l’occasion du Festival de BD francophone de Québec. Nous avons réussi à nous frayer un chemin jusqu’à lui à travers les nombreux lecteurs venus faire dédicacer un des six tomes de la série « Le Royaume » ou encore Le merveilleux spectacle de la téléréalité, le dernier album qu’il signe chez Dupuis. Grosse pointure de la maison « Spirou », Feroumont n’a cela dit pas du tout la grosse tête. Sympathique comme tout, il a accepté de placoter autour d’un thé, entre deux séances de dédicaces.  

Ses fidèles lecteurs, Feroumont les aime bien. Surtout depuis qu’il publie les aventures d’Anne, la tavernière qui ne s’en laisse pas imposer, lesquelles lui attirent les louanges des 7 à 77 ans. « Avant de commencer “Le Royaume”, j’avais déjà fait une série avec Fabien Vehlmann qui avait eu assez peu de succès et qui s’appelait “Wondertown”. C’était des histoires de monstres un peu bizarres, alors, en face de nous en dédicaces, on avait des monstres un peu bizarres. » Eh bien, M. Feroumont, vous avez décidé qu’on ne vous y reprendrait plus; vous ne dessinez plus que de jolies filles maintenant? « Exactement. C’est vraiment ça! », laisse-t-il tomber d’un ton rieur et contagieux. Blague à part, le bédéiste semble sérieusement garder un mauvais souvenir de ses anciens fans. « Je me suis dit qu’avec “Le Royaume”, ça devrait aller. Et j’avais raison. Les gens sont tellement adorables. En dédicaces, ce sont des petites filles, des familles, des personnes tellement sympas, alors qu’avant… » Enfin, vous avez compris l’idée.

Avec son nouvel album, Le merveilleux spectacle de la téléréalité, dans lequel il caricature l’émission Koh-Lanta (la version française de Survivor), le bédéiste change légèrement de registre, mais l’esprit de famille n’est pas très loin. En fait, s’il a tenu si longtemps à regarder les déboires des participants, c’est parce qu’il écoute l’émission avec ses deux enfants et sa femme, qui est aussi sa coloriste : « J’y reviens toujours parce qu’il y a beaucoup de gens qui m’encouragent sur le blogue et aussi parce qu’il n’y a rien à faire : c’est drôle et c’est un show qu’on regarde en famille. C’est un truc qu’on fait vraiment ensemble, alors que d’habitude chacun est sur son écran. »

Ce rendez-vous hebdomadaire, dont on peut suivre le compte-rendu sur Internet, a aussi constitué un beau défi pour le dessinateur qu’il est : « Il y avait un côté exercice de style à dessiner ce que je voyais le plus rapidement possible, pour obtenir un résultat plutôt satisfaisant. Ça m’a fait progresser quant à mon attention : relever le nez, dessiner, relever le nez… Ce qui m’a permis plus tard de dessiner en public sans trop de problèmes. » Il aura évidemment fallu retravailler certaines pages avant de passer au format papier (« les premières planches, c’était très très moche »). Malgré plusieurs retouches et de nouvelles planches en couleur, l’album conserve néanmoins un effet brouillon. On est quelque part entre le carnet de croquis, le blogue et l’album caricatural (on a quand même droit à la couverture cartonnée et au papier glacé).

Aussi, soyez prévenu, Feroumont se moque un peu de la formule, mais Le merveilleux spectacle… n’a rien d’un manifeste antitéléréalité : « Je ne suis pas contre la téléréalité. Et je déteste les gens qui disent  “je suis contre la téléréalité”, mais qui la regardent quand même. Je n’aime pas non plus les gens qui prennent ça trop au sérieux. La vérité, c’est que la téléréalité, ça remplace les telenovellas, les soaps. » Vous êtes preneur ou vous ne l’êtes pas.

Émoustiller la cour
On rigolait tout à l’heure à propos des jolies femmes, mais l’album érotique Gisèle et Béatrice paru en 2013 a probablement surpris plus d’un lecteur. Pourtant, cette histoire coquine et originale –d’un patron macho transformé du jour au lendemain en femme séduisante – est néanmoins parvenue à enjôler jusqu’à ses détracteurs chez Dupuis. « Ça a été un peu compliqué à mettre sur pieds. Dupuis a un peu fait sa petite maladie », explique, avec bonhommie, notre ami d’outre-mer. Au royaume de la BD tout public, pas facile de vendre un projet 100% adulte. « En interne, ça a bloqué et c’est très compréhensible, parce que ces gens n’avaient pas l’habitude de défendre un bouquin comme ça. Ce n’est pas du tout dans leur culture. » Mais, avec son directeur, Sergio Honorez, et un peu de patience, Feroumont a réussi un tour de force éditorial qui mérite d’être souligné.

« Il a quand même fallu que le grand patron de chez Dupuis prenne la décision et tranche. Finalement, Aire libre – et on y a pensé un peu plus tard – est une collection qui était exactement faite pour ça. Pourquoi Aire libre a-t-elle été créée? Parce que dans les années 80, des auteurs de bandes dessinées comme Franquin, épuisés par Dupuis, ont été faire des trucs géniaux et plus adultes chez d’autres éditeurs. C’est pour ça que cette collection a été créée : pour que les auteurs de la maison, généralement “enfant”, puissent faire un projet adulte en dehors des sentiers battus. » Gisèle et Béatrice était un pari risqué que l’auteur et Dupuis ont finalement relevé avec brio.

« Je l’ai fait avec une sorte de conviction. J’ai quelque chose de cheviller au corps qui était de parler de la pornographie autrement. » Le bédéiste, qui a lui-même une fille, est consterné par le modèle de sexualité véhiculé dans la société occidentale, modèle auquel s’abreuvent inévitablement les jeunes d’aujourd’hui. « À l’époque, c’était encore pire. On se scandalisait parce qu’il y avait des strings pour petites filles. C’est quoi ça, des strings pour petites filles! Donc, moi comme papa, j’avais envie de dire à ma fille “fais comme toi tu as envie”, et aussi de parler de la sexualité de manière “correcte”. » C’est-à-dire, différemment de la pornographie machiste qui circule sur Internet, résume Feroumont. « Et un jour, j’ai entendu une sexologue québécoise, Jocelyne Robert, qui disait à la fin d’une émission de radio : “Messieurs les artistes, si vous m’entendez, vous avez le devoir de vous occuper de ce sujet-là “. Alors, je me suis dit : bon sang, elle a raison! Moi je suis un artiste, je vais m’en occuper. Je vais le faire. »

Oyé! Oyé!
Benoît Feroumont a décidément fait sa place au royaume de Dupuis et sa réputation n’est plus à faire. Il emboîtera le pas à Émile Bravo, Frank Le Gall, Lewis Trondheim, et autres plumes aguerries, en signant prochainement « Le Spirou par…». Cette aventure de Spirou et Fantasio, façon Feroumont, devrait paraître au début 2016.

Un nouveau tome de la série « Le Royaume » est également en construction. Et le créateur de la sympathique Anne semble réserver quelques surprises à ses lecteurs : « Le prochain tome sera une très grande aventure. Il sera sans doute plus long », dévoile-t-il. Il ne reste plus qu’à patienter aux portes du château. 

Crédit photo : Dupuis 2015

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