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Les libraires - Numéro 113
Vive le fonds

Vive le fonds

Par Jean-Benoît Dumais, publié le 03/06/2019

« Le fonds, je le crois profondément, est une matière inerte s’il n’est pas accompagné d’une connaissance étroite de ses constituants. C’est le savoir qui détermine le fonds au même titre que c’est le fonds qui détermine le savoir. C’est une gymnastique qui ne s’appuie sur aucune chorégraphie idéale. »
Olivier Boisvert, lauréat du Prix d’excellence de l’ALQ remis lors du Gala du Prix des libraires du Québec 2018 et libraire à la Librairie Gallimard depuis juillet 2018 (auparavant à la Librairie Marie-Laura)

C’est par une allocution des plus inspirantes d’Olivier Boisvert que s’est ouverte la 11e Rencontre interprofessionnelle des acteurs du livre, organisée par l’Association des libraires du Québec (ALQ) le 26 mars dernier, qui était consacrée à l’impératif de la nouveauté et aux enjeux du livre de fonds. Avec son aimable permission, nous en reprenons ici quelques extraits, au bénéfice de nos lecteurs.

En dévoilant une étude réalisée à sa demande par la Société de gestion de la banque de titres de langue française (BTLF), l’ALQ souhaitait répondre, entre autres questions : quelle part des ventes annuelles le fonds et la nouveauté se partagent-ils dans les librairies indépendantes? Quelle est la proportion de livres québécois et de livres étrangers dans le marché?

On apprend que, de 2016 à 2018, les nouveautés1 ont compté pour 56% des ventes en moyenne dans les librairies indépendantes, alors que les ventes de fonds représentaient 44% des parts de marché. On peut, sans l’ombre d’un doute, y voir le fruit du travail important auquel se livrent les libraires pour promouvoir et faire vivre le fonds, favorisant ainsi la bibliodiversité.

« J’ai compris l’importance du fonds il y a plusieurs années alors qu’un client régulier disait vouloir lire, avant son trépas, qui arrivait prestement car il l’avait fixé dans 10 jours, le seul roman de Dickens qui lui échappait encore. Pas le temps de commander donc. Je vous rassure, il n’est pas mort… Cette compréhension s’actualise sans cesse et s’est approfondie depuis. Encore dernièrement, alors que je vis foncer vers moi deux jeunes universitaires nantis de cette énergie féroce et cette soif de tout connaître qui vous emporte. “Avez-vous L’aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane ? Dites-moi que vous l’avez, son chum part plusieurs mois en Afrique, elle veut lui offrir en cadeau, on l’a trouvé dans aucune autre librairie, vous êtes notre seul espoir.” Pas besoin d’interroger l’inventaire, je venais justement d’étriller la section de littérature africaine et j’avais aperçu ce roman gigantesque attendant sagement son lecteur. Joie mutuelle, devoir accompli, le fonds a rempli sa mission. »

L’étude dévoilée le 26 mars nous apprend aussi que, pendant la même période, il y a eu équilibre entre les ventes québécoises et étrangères; en 2016 et 2017, le livre québécois générait 48% des ventes, grimpant à 49% en 2018, laissant donc 51% du marché au domaine étranger. Le surcroît de titres étrangers publiés ne se traduit donc pas en poids de vente dans notre marché.

Une quinzaine de jours plus tard, la BTLF a publié son bilan Gaspard 2018 du marché du livre au Québec2. En mettant le pied dans l’année 2019, nous avions déjà en main la liste des 50 meilleurs vendeurs en librairie indépendante au Québec en 2018. En croisant les palmarès de ventes, on peut constater un autre effet du travail de nos libraires à travers la position relative de certains titres fréquemment mis en valeur et recommandés par eux : L’orangeraie (13e chez les indépendants et 157e au top 200 meilleures ventes 2018 de Gaspard), La femme qui fuit (16e chez les indépendants et 118e au top 200) ou Manikanetish, N’essuie jamais de larmes sans gants ou Moi, ce que j’aime, c’est les monstres (respectivement 14e, 33e et 35e chez les indépendants… et absents du top 200).

« Avant de découvrir Mathieu Riboulet, j’étais satisfait de l’offre générale en littérature française. Avant de découvrir Carson McCullers, j’étais satisfait de l’offre générale en littérature américaine. Avant de découvrir Clarice Lispector, j’étais satisfait de l’offre générale en littérature portugaise. Avant de découvrir Nicole Houde, j’étais satisfait de l’offre générale en littérature québécoise. Ainsi, la quête de la totalité ou de la représentativité parfaite est un leurre. Car un libraire consciencieux se demande toujours si l’histoire littéraire mondiale aurait occulté, pour des raisons mercantiles ou hégémoniques, des œuvres estimables. »

***

Nous offrons nos plus chaleureuses félicitations à Monsieur Jean Dumont, de la Librairie Pantoute, qui a reçu le Prix d’excellence de l’ALQ au Gala du Prix des libraires du Québec 2019. Cette récompense souligne ses quarante-quatre années d’engagement dans le métier de libraire.

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1. Une nouveauté étant définie en l’espèce comme un titre n’ayant pas complété ses douze premiers mois de mise en marché.
2. L’échantillonnage de ventes compilées dans Gaspard représente environ 50-65 % du marché total estimé des ventes de livres (imprimés) de langue française en librairie (indépendante, en réseau ou en milieu scolaire) et en grande diffusion (petites et grandes surfaces, papeteries, etc.). La BTLF estime couvrir plus de 90 % du marché des librairies indépendantes agréées
du Québec et plus de 85 % des ventes en grande diffusion.

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