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Vive l’essai LIBRE !

Vive l’essai LIBRE !

Par Laurent Laplante, publié le 27/11/2003
C’est, me semble-t-il, au moment où l’essai serait le plus nécessaire qu’il éprouve le plus de difficultés à obtenir sa part des ventes, sa ration de critiques, une influence suffisante dans le débat public. L’essai compenserait l’homogénéisation qui gomme les différences entre les médias et redonnerait sa profondeur à une information qu’emporte le spectacle et qui divertit plus qu’elle ne renseigne. Cela, hélas ! ne se produit pas. L’essai, sauf exception, se contente de tirages confidentiels et d’un écho réservé à un cénacle ou à la proche parenté.
Pourquoi ce minuscule retentissement de l’essai ? En partie, je crois, parce que la spécialisation universitaire s’approprie l’essai. Or, l’écriture universitaire confond trop souvent essai et traité savant. De par sa formation et l’obligation que lui inflige le « publish or perish », l’universitaire se complaît dans la citation, le renvoi d’ascenseur, l’appareil critique. Si la démonstration ne peut attacher à son char une panoplie de témoignages convergents, elle perd toute pertinence. Il ne s’agit plus d’enfanter un essai, mais de prouver que le nouvel écrit couronne et féconde l’effort de centaines de penseurs qui ont « presque » dit la même chose. Du coup, deux conséquences : d’une part, l’essai se gonfle et se blinde ; d’autre part, l’essayiste qui souhaiterait miser sur le raisonnement plus que sur l’enchaînement des références perd le goût de descendre dans une arène surveillée par ces intelligences laser et préfère ne pas écrire. Un cercle vicieux s’enclenche, qui pousse l’essai à toujours plus de prudence et de rigueur, à l’avantage des universitaires les mieux armés défensivement et au détriment des contributions plus abordables.

De cette impression, j’ai trouvé confirmation récemment en participant à un jury du Conseil des arts du Canada. Au menu, une cinquantaine de demandes de subventions. Le domaine ? L’essai, ce qui, dans le jargon, englobait le champ immense et mal balisé de la « non-fiction ». Deux constats, qui n’ont rien à voir avec les mérites des dossiers, sautaient aux yeux. L’un, c’est qu’un minuscule pourcentage des demandes provenait des moins de quarante ans ; l’autre, c’est qu’une très forte proportion des demandes révélait chez les candidats le désir de poursuivre les travaux entrepris depuis longtemps déjà dans des cadres le plus souvent universitaires. Peut-être à tort, j’y voyais diverses menaces pour l’essai, entre autres la frilosité et l’hyperspécialisation. On ne se hasarde dans ce domaine que si l’on s’estime capable de pondre un traité savant. Avant d’oser, l’éventuel essayiste vérifie son âge, ses diplômes, sa maîtrise du secteur.

L’essai, c’est aussi autre chose. Il devrait accueillir des textes accessibles, relativement courts, plus près du plaidoyer intimiste ou spontané que de la démonstration pointilleuse et sans cesse interrompue par les notes infrapaginales. Le contraire, en somme, du traité d’Alain Finkielkraut sur L’Ingratitude. Cela permettrait de rajeunir l’âge moyen des essayistes, de renouveler les perspectives, de poser les questions au moment où elles importent. Albert Camus avait trente ans quand, en pleine guerre, il entreprit ses quatre Lettres à un ami allemand. Elles tiennent en quelques dizaines de pages denses et terriblement pressantes. Saint-Exupéry avait à peine entamé sa quarantaine quand il rédigea la Lettre à un otage. Jean-Paul Desbiens avait trente-trois ans quand il secoua le Québec avec Les Insolences du Frère Untel. Quand, à tête reposée, André Laurendeau raconta en 1960 La Crise de la conscription [NDLR : épuisé], le recul jouait son rôle, mais le ton demeurait celui de l’essayiste et le récit n’occupait qu’environ 150 pages. « Je ne suis pas historien, disait Laurendeau en quatrième de couverture. Je n’écris pas un gros bouquin d’histoire. Mais j’ai vécu de près, et activement la crise de la conscription. J’entreprends d’en raconter ce que j’en ai connu. Disons que ce sera l’histoire de nos sentiments ». Qui prétendra que la société d’aujourd’hui n’a pas besoin d’essais rédigés à chaud, d’un poids respectant tous les bras, faisant appel au bon sens et parlant une langue aussi peu codée que possible ?

Suis-je en train d’interdire l’essai aux vieux et aux universitaires ? Certes pas. L’âge me rend tolérant à l’égard des entêtements persévérants et j’ai trop reçu de certains penseurs universitaires pour les presser tous de se taire. Je souhaite simplement qu’ils s’efforcent plus fréquemment de rejoindre Pierre Vadeboncœur, Fernand Dumont, Marcel Rioux sur le terrain de la lisibilité, de la netteté, de l’empathie. Jetterait-on un coup d’œil sur la production de la France que je songerais, au nom d’un même culte du bon sens et de l’écriture citoyenne, à André Comte-Sponville ou à Albert Jacquard. Des gens qu’on lit.

Doctrine révolutionnaire et limitative ? Je recours pour ma défense à une seule référence, la définition que donne de l’essai le Grand Robert : « Se dit d’un ouvrage qui a quelque rapport avec un traité, mais s’en éloigne généralement par une plus grande liberté de composition et de style, et par ext. d’ouvrages faits d’articles en général courts, vifs et variés, plus ou moins artificiellement réunis sous un titre général ». Cela justifie le titre : « Vive l’essai LIBRE ! »
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