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Un poème avec ça ?

Un poème avec ça ?

Par Laurent Laplante, publié le 25/02/2005
Un romancier russe rougirait de ne pas citer au vol un vers de Pouchkine ou d’Anna Akhmatova. D’origine libanaise, Abla Fahroud multiplie, dans Le Bonheur a la queue glissante, les proverbes de son pays qui distillent une pudique poésie. Hugo ou Lamartine pratiquèrent poésie et politique. Face à George Bush, Jacques Chirac pourrait dire : « Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! », sans qu’un auditeur français demande des détails. En terre québécoise, la poésie se heurte à de plus lourds préjugés. On voit mal Paul Martin ou Jean Charest citer Gaston Miron ou Madeleine Gagnon.
Ce n’est pas que les poètes québécois se taisent, mais on néglige leurs oeuvres. « La poésie me fait peur ! », répètent des gens qui ont pourtant chanté à la maternelle : « Il pleut, il mouille / C’est la fête à la grenouille / Quand il ne pleut plus, c’est la fête à la tortue. » Les mêmes personnes récitent des fragments de « La Cigale et la Fourmi » savent que les tortues peuvent devancer les lièvres. Elles fredonnent Richard Desjardins sans soupçonner qu’il écrit des... alexandrins : « L’amour est un tournoi où tombent tour à tour / Des guerriers maladroits... ».

On étonnera les sociologues en rappelant que Fernand Dumont a d’abord écrit des poèmes (L’Ange du matin, 1952), qu’il a récidivé avec La Part de l’ombre et qu’il s’adonnait à la poésie sur son lit de mort. Si on lisait « Le Tombeau des rois », on saurait que l’univers d’Anne Hébert était violent et que sa poésie n’avait rien d’apprivoisé. Et on sourirait en écoutant Ma chasse-galerie du conteur Marc Laberge. Voilà, racontée à la moderne et en rigolant, la version québécoise du drame vécu par « Le Cygne » du déroutant Mallarmé : « Le Vierge, le Vivace et le bel aujourd’hui / Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre / Ce lac dur oublié que hante sous le givre / Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui ! ».

Certes, les 250 canards, dont parle Laberge et dont « les vols n’avaient pas fui » ont reçu plus d’aide que le cygne (Les Jours sont contés), mais le gel est le même. Capable de tout, la poésie touche à tout. Saint-Denys Garneau y recourt si la vie lui pèse : « Je ne suis plus de ceux qui donnent / mais de ceux-là qu’il faut guérir. » Aragon en use pour convier à la même résistance « celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas ». Le « Le Vaisseau d’or » de Nelligan suit « Le Bateau ivre » de Rimbaud ; tous deux contrôlent mal le gouvernail. Joël DesRosiers, dans Vétiver, recrée grâce à la poésie les odeurs de son enfance. Et Guillaume Apollinaire, grâce à elle, donne le pont Mirabeau en modèle à l’amour :
« Les jours s’en vont / Je demeure. »

Si, selon Musset, « Les chants désespérés sont les chants les plus beaux / Et [il en sait] d’immortels qui sont de purs sanglots », les poètes sont souvent les premiers à se révolter. Speak White en témoigne, mais aussi les dizaines de poèmes que regroupe La Résistance et ses poètes : France 1940-1945). Ainsi Emmanuel d’Astier de la Vigerie : « Les Allemands étaient chez moi / On m’a dit : “ Résigne-toi ” / Mais je n’ai pas pu / Et j’ai repris mon arme (p. 434-5) ».

Puisque la poésie peut animer tous les horizons, tant mieux si La courte échelle met les jeunes en contact avec les oeuvres de Carole David (Averses et réglisses noires) ou de Martine Audet (Que ferais-je du jour ?). Pourquoi ne pas oser ?



Bibliographie

Le Bonheur a la queue glissante, Abla Farhoud, Typo, 175 p., 10,95 $
« La Cigale et la Fourmi » dans Fables, Jean de la Fontaine, Pocket, 482 p., 5,95 $
« Le Tombeau des rois » dans Œuvre poétique 1950-1990, Anne Hébert, Boréal Compact, 168 p., 10,95 $
La Part de l’ombre, Fernand Dumont, Éditions de l’Hexagone, 218 p., 19,95 $
Anne Hébert : Le Secret de vie et de mort, André Brochu, Presses de l’Université d’Ottawa, 284 p., 17,95 $
Les Jours sont contés : Portraits de conteurs (avec CD), Collectif, Planète rebelle, 90 p., 24,95 $
Ma chasse-galerie (avec CD), Marc Laberge, Planète rebelle, 78 p., 19,95 $
« Le Cygne » dans Poésies, Stéphane Mallarmé, Flammarion, coll. GF, 352 p., 10,95 $
« Le Vaisseau d’or » dans Poésies complètes 1986-1941, Émile Nelligan, Fides, coll. Du Nénuphar, 416 p., 39,95 $
Le Bateau ivre et autres poèmes, Arthur Rimbaud, Librio, 94 p., 3,95 $
Vétiver, Joël Des Rosiers, Triptyque, 136 p., 25 $
« Le Pont Mirabeau » dans Alcools, Guillaume Apollinaire, Gallimard/Poésie, 190 p., 9,95 $
Speak White, Michèle Lalonde, Éditions de l’Hexagone (épuisé)
La Résistance et ses poètes : France 1940-1945, Pierre Seghers, Éditions Seghers, 616 p., 56,95 $
Averses et réglisses noires, Carole David, La courte échelle, 34 p., 9,95 $
Que ferais-je du jour ?, Martine Audet, La courte échelle, 96 p., 9,95 $
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