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Un gala pour déprécier le livre ?

Un gala pour déprécier le livre ?

Par Laurent Laplante, publié le 01/03/2002
Je ne veux ni pénétrer de force dans les consciences ni pratiquer la trépanation pour découvrir comment fonctionnent certains cerveaux, mais je ne vois vraiment pas ce que le livre peut retirer d’un quelconque gala télévisé. Je suis donc rassuré quand j’apprends que des éditeurs freinent des quatre fers et promettent de boycotter le spectacle : Lanctôt, Boréal, Septentrion, Libre Expression... J’aurais cependant préféré que les promoteurs de ce gaspillage, y compris Télé-Québec, y pensent à deux fois avant d’engouffrer là du temps et de l’argent dont le livre aurait besoin sous d’autres emballages.
Question élémentaire : de quoi la lecture a-t-elle besoin au Québec ? Réponse facile : de livres, de temps, de diversité. Pour que les gens lisent, il faut que les bibliothèques publiques acquièrent des livres en quantité comparable avec ce qu’offrent les autres provinces et qu’elles présentent une large gamme de livres. La lecture exige aussi du temps. Si elle gruge quelques-unes des 24 heures hebdomadaires que la télévision prélève dans l’horaire du Québécois moyen, je m’en réjouirai grandement. La lecture, enfin, a besoin non pas d’une réimpression de 100 000 Harry Potter, mais d’une diversité d’auteurs, de genres littéraires et de titres.

Sous-question aussi élémentaire que la question initiale : est-ce qu’un gala télévisé peut combler en quoi que ce soit les besoins de la lecture au Québec ? Réponse courte et facilement mémorisable : non. Le Gala des Prix Odyssée n’apportera à la lecture ni supplément de livres, ni plus de temps, ni diversité. Alors ?

Dans un gala télévisé, quelques rares auteurs trouveront leur profit, mais pas le livre. Certaines têtes attireront l’attention, mais pas l’écriture. On saura comment s’habille celle qui a obtenu les suffrages et si le nouveau copain est plus craquant que l’autre, mais qu’aura-t-on appris de son art ou de son écriture ? Les livres gagnants seront-ils encore en librairie ?

Dans l’affrontement entre la télévision et la lecture pour se tailler la meilleure place dans l’horaire des gens, dans quel camp le gala télévisé se range-t-il ? Facile !

Quant à la diversité, qui est au cœur de la culture et de la vie démocratique, ce n’est pas un gala télévisé qui va la favoriser. Ni dans les titres, ni parmi les auteurs, ni dans les genres littéraires. Un gala télévisé va accroître la visibilité d’une poignée de titres et d’auteurs et négliger les centaines d’auteurs réduits à des tirages confidentiels. On continuera à ignorer tout ce qui n’appartient pas au monde du roman. Au sortir d’un gala télévisé, les best-sellers auront toujours le haut du pavé, la télévision monopolisera encore les horaires, les essais, la poésie et l’histoire seront aussi peu visibles et désirables qu’auparavant. Utilité d’un gala télévisé par rapport à la lecture ? Nulle.

Pour s’imaginer qu’un gala télévisé fera progresser la lecture au Québec, il faut ne connaître ni les livres ni les auteurs. Il faut se tromper sur les uns autant que sur les autres. La bonne majorité des auteurs n’ont pas le goût d’aller faire risette à la télévision. Pour un auteur qui s’amusera, dix préféreront se voir ailleurs. Sauf de belles exceptions comme Robert Lalonde, les auteurs ne cumulent pas l’écriture et une carrière en art dramatique. Ils souhaitent qu’on analyse leurs livres plus que leur bouille. Beaucoup estiment que le circuit commercial (j’allais écrire cirque) les transforme déjà trop en objets de consommation. Eux, ils veulent écrire et être lus. La plupart se résignent aux entrevues plus souvent qu’ils n’en jouissent. Un gala télévisé en plus ? Non merci, diront la plupart.

Des livres, du temps, une diversité de titres, d’auteurs et de genres littéraires, voilà les besoins. Un gala télévisé les ignore.
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