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Le libraire - Numéro 84
Un essai... pour vivre

Un essai... pour vivre

Par Laurent Laplante, publié le 01/09/2014

L’essai est la Cendrillon de nos livres. On publie peu d’essais : un ou deux pour chaque centaine de romans. L’essai fait peur même aux abonnés des librairies et des bibliothèques. À moins d’être signé par un universitaire dont la confrérie aime les références, l’essai québécois est voué aux tirages confidentiels. De quoi déprimer Montaigne dont Les essais prouvent que ce genre peut être stimulant, honnête, abordable même en été. De quoi surtout inquiéter notre petit peuple présentement déboussolé et menacé d’assèchement culturel.

Sans essais, l’analyse et la réflexion s’absentent. Sans lecteurs et lectrices d’essais, il y a des tas de consommateurs, des phalanges de téléphages et des monceaux de textos, mais ni société, ni citoyenneté, ni démocratie. On vote pour ou contre une charte dont nul n’a besoin ou par peur d’un référendum dont personne ne veut, puis on se rendort pour quatre ans.

Pourtant, les essais peuvent rescaper notre société. Sans Les insolences du frère Untel, serions-nous conscients de notre joual? Sans le pamphlet des abbés Dion et O’Neill (Le chrétien et les élections), les patroneux de Duplessis auraient continué à fréquenter l’Église et à voler le peuple; il n’y aurait eu ni scandale du gaz naturel ni commission Salvas. Sans les dossiers de la revue Relations, plus de Québécois seraient morts de maladies industrielles. Sans les bouquins de Suzanne Clavette (Les dessous d’Asbestos et L’affaire silicose), le Québec ignorerait encore le limogeage de Mgr Charbonneau par la droite cléricale et l’exil des quelques jésuites favorables au syndicalisme. On ne saurait pas dans quel humus s’enracine l’actuel antisyndicalisme de nos différents paliers politiques.

Autant que celui d’hier, le Québec d’aujourd’hui a besoin d’essais et d’un public lecteur d’essais. Sans regard critique sur ses visées inavouées, le gouvernement Couillard poursuivra sa démolition de la Révolution tranquille et de l’État québécois. De concert avec les élus municipaux, il fera payer par la seule fonction publique les dévastations perpétrées par les monopoles des élites professionnelles. Il étêtera les ministères de la Santé et des Services sociaux et de l’Éducation, comme le régime Charest a étêté les ministères chargés des transports, de la voirie, des travaux publics. Il enterrera l’éventuel rapport Charbonneau comme si la commission n’avait pas prouvé que l’État trahit le peuple quand il s’ampute des moyens de contenir la voracité des promoteurs. Sans l’essai et sans ses publics, corruption garantie.

Lire un essai demande un effort? Oui. Souvent. Mais quelle démocratie peut vivre sans la contribution de ses bénéficiaires? Comment la démocratie sauverait-elle ses derniers oripeaux si le 1% qui parasite la société n’était pas surveillé par les essais?

Des suggestions? De Frédéric Bastien, La bataille de Londres. Fabuleuse recherche sur la Cour suprême. De Normand Mousseau, Le défi des ressources minières. De Stéphane Hessel, Dix pas dans le nouveau siècle. De Jean-Claude St-Onge, L’imposture néolibérale. De l’énergique Chris Hedges, deux versions québécoises : La mort de l’élite progressiste et L’empire de l’illusion. Ce dernier bouquin est sous-titré La mort de la culture et le triomphe du spectacle, ce qui fait penser au lugubre enlisement de Radio-Canada.

« Je n’ai pas le temps de lire... » Peut-être. Mais, si tel est le cas, faisons taire nos trompettes démocratiques et dégustons l’illusion. Gavons-nous d’événements spéciaux et savourons la somnolence politique.

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