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Les libraires - Numéro 114
Roche, papier, écran, allumette

Roche, papier, écran, allumette

Par David Goudreault, publié le 03/09/2019

Dostoïevski ou Angry birds? Va savoir ce qui se déroule sur la tablette de l’ado avachi au fond du bus. Je préfère l’honnêteté brutale d’une Nintendo Switch ou d’une édition augmentée de la Pléiade. Tant pis pour moi, le monde des lecteurs se divise désormais en deux camps : les amoureux de l’écran et les fidèles au papier. Vous devinerez que je fais partie du second clan, que je chéris ma bibliothèque débordante et mes piles de livres en attente, que je me casse le dos à chaque déménagement et qu’on annulerait probablement mon assurance habitation si on découvrait la quantité de bouquins prêts à s’enflammer qui colonisent chaque recoin de ma maison.

Nous sommes encore nombreux — une écrasante majorité — à préférer l’objet plutôt que sa forme dématérialisée. L’Institut de la statistique du Québec (ISQ) et l’Observatoire de la culture et des communications du Québec (OCCQ) nous donnent accès à des chiffres précis : bon an mal an, le format numérique ne représenterait que 0,9% à 4% des ventes de livres, alors que le Canada, se rapprochant encore des États-Unis et de l’Angleterre, irait jusqu’à 18%, voire 20% de ses ventes totales. Serions-nous en retard, même rétrogrades, ou simplement loyaux à une forme parfaite ayant traversé les millénaires pour nous rejoindre? La question se pose.

Mariatou est une citoyenne canadienne originaire d’Haïti qui milite pour l’indépendance du Québec ; je l’adore! Étudiante en lettres, passionnée de littérature québécoise, elle ne jure pourtant que par sa liseuse. « Primo, j’ai tous mes livres avec moi, peu importe où je vais. Secundo, si je veux lire un livre, je l’obtiens en trois clics, j’achète et entame ma lecture dans la minute qui suit mon désir. Et tertio, c’est plus écologique! Tu imagines la quantité d’arbres qu’il faut abattre pour remplir les librairies du dernier Musso? Des forêts entières! » Je chancelle, ses arguments sont irréfutables. Et pourtant.

Katherine Fafard, directrice générale de l’Association des libraires du Québec, m’explique que depuis l’avènement du livre numérique il y a une dizaine d’années, cette nouveauté n’a jamais connu de succès significatif dans les pays francophones. « En fait, le livre numérique a profité d’un départ fulgurant chez les anglophones, mais on assiste à une stagnation depuis deux ans. L’engouement de départ est dû aux énormes rabais d’Amazon et autres gros joueurs. Désormais, les prix sont plus élevés qu’avant, et les lecteurs ne suivent pas. » Même les adeptes du numérique accorderaient moins de valeur aux œuvres dématérialisées.

Rien pour menacer notre marché, donc. « Au Québec, le livre est l’industrie culturelle générant le plus de revenus, davantage que le cinéma! » Comme quoi le livre est toujours meilleur que le film. « Pourtant, pour les librairies indépendantes, après avoir payé les salaires, le loyer qui augmente sans cesse et les autres coûts liés au fonctionnement, il nous reste à peine 1% de profit dans les poches. » Encore et toujours la vocation, l’amour des livres. Avec une marge de profit si fine, la fidélité des clients et le respect du juste prix s’avèrent cruciaux pour les libraires. La bataille du prix unique est perdue, pour l’instant. Les librairies doivent donc s’en remettre au sens des responsabilités des acheteurs. J’en profite pour rappeler que Costco et Walmart ne sont pas des librairies, et s’ils cassent les prix sur les 200 titres qu’ils tiennent en magasin, les authentiques librairies doivent demander le juste prix sur les 200 000 livres qu’elles offrent aux lecteurs et lectrices.

« Les libraires indépendants vendent du livre numérique au public et aux bibliothèques depuis pratiquement le premier jour. Nous, on vend une œuvre, pas un format. » Bien sûr, on doit tous s’adapter au marché, mais toi, Katherine, tu loges à quelle enseigne? « Je lis seulement sur papier. Quand je lis en numérique, j’ai l’impression de travailler. » Une alliée!

En moins d’une dizaine de minutes, j’ai trouvé tous mes romans en téléchargement libre sur Internet. En revanche, j’ai repéré seulement un de mes recueils de poésie… Je ne le prendrai pas personnel! Mais j’ajoute cet argument à ma charge vindicative contre le livre numérique : en plus de diminuer la part de revenus de tous les acteurs de la chaîne du livre, il facilite le piratage. On peut faire de la contrebande par impression aussi, d’accord, mais c’est exceptionnel; on est loin de l’époque des pamphlets de Voltaire qui se vendaient sous le manteau. Ce sont plutôt des profs qui photocopient des chapitres entiers pour leurs élèves, ce qui donne de savoureux malaises quand on invite l’auteur en classe par la suite…

Entre les positions fermes et affirmées de Mariatou, Katherine et moi, on retrouve Jocelyn, un enseignant bicurieux en relation libre avec la littérature, n’offrant son exclusivité à aucune forme : « J’achète papier quand je sais que je devrai annoter le livre, sinon je vais vers le numérique, c’est plus pratique. Et je commence même à consommer du livre audio, le marché se développe, l’offre est intéressante. Je me retape les grands classiques sur la route. » Mon ami me consterne, je me console avec les récentes statistiques démontrant que la percée récente du livre audio se fait au détriment du livre numérique, ce qui n’enlève rien à mes livres de papier.

Je les retrouverai dans quelques minutes, mes précieux imprimés. J’ai un François Blais, un Marina Tsvetaïeva et un vieux Dan Fante qui me font de l’œil sur le coin du bureau. Avant, je dois couper-coller quelques parties de cette chronique et la passer dans un logiciel de correction. Même si je suis légèrement réactionnaire pour ce qui est de la lecture papier, je n’écris plus à la main depuis longtemps; il ne faudrait pas exagérer, c’est merveilleux la technologie!

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