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Quelqu’un, quelque part…

Quelqu’un, quelque part…

Par Mathieu Simard, Pantoute, publié le 18/03/2005
Deuxième titre de Dan Brown à paraître en français, Anges et démons est désormais sur les rayons des librairies du Québec. Sans surprise, il se hissait rapidement en tête des palmarès. Publié à l’origine en 2000, soit trois ans avant Da Vinci Code, Angels & Demons renfermait une bonne part des éléments qui ont fait le succès du titre suivant. Les lumières de Robert Langdon y étaient déjà convoquées à propos d’un meurtre étrangement signé. La fille de la victime (non pas sa nièce) apportait son aide dans l’enquête. Oui, il y avait quelque chose de pourri au Vatican... Note intéressante à ce propos : devançant d’une certaine façon l’actualité, l’intrigue suit la mort du pape, au moment où le conclave est réuni pour élire son successeur.
Près de quinze ans après la parution du Pendule de Foucault d’Umberto Eco, les œuvres élaborées autour d’un complot à saveur ésotérique ont la cote : Imprimatur et Secretum de Monaldi et Sorti, les romans de Dan Brown et les ouvrages qui en proposent les clefs sont les signes d’un intérêt marqué pour le mystère et ses espaces voilés, où l’histoire de l’art, les jeux politiques des antichambres et la religion se mélangent dans un cocktail parfois étonnant de saveur. On ne peut que se réjouir du phénomène, n’en déplaise à l’archevêque de Gênes, Mgr Tarcisio Bertone, qui, cette semaine, relevait les erreurs contenues dans le Da Vinci code pour souligner les risques de dérive de la part de lecteurs non avertis.

Le débat sent un peu le réchauffé. Ce n’est pas parce que quelques illuminés s’accrochent une cape au cou avant de se jeter dans le vide qu’on doit effacer Superman de la conscience collective. Oui, les œuvres mentionnées précédemment jouent sur la nuance entre fiction et vérité. Mais elles établissent par là, avec les lecteurs, un plan de match dont les origines se fondent à celles du genre romanesque. Pensons à Don Quichotte. Si l’attrait pour le secret en restait aux histoires…

Au début du mois, paraissaient Les Nouveaux imposteurs (La Martinière) d’Antoine Vitkine. Patchwork argumentaire au style fiévreux, dont l’urgence n’exclut pas la rigueur – chose rare mais ici manifeste –, l’ouvrage remplit ses promesses. Vitkine, journaliste et réalisateur de documentaires, relève dans le discours public les occurrences les plus marquantes de ce qu’il est désormais convenu d’appeler la théorie du complot. En effet, depuis les événements du 11 septembre, les recueils de « preuves accablantes » en tous genres s’accumulent dangereusement.

Ciblant prioritairement l’enquête de Thierry Meyssan, président du Réseau Voltaire et auteur de L’Effroyable imposture, Les Nouveaux imposteurs ratissent large : des ramifications occultes du complexe militaro-industriel américain aux hachis à contenu de l’information-spectacle à la Tout le monde en parle (la version européenne, j’entends), le livre explore les mécanismes de la rumeur prise pour vérité. Le terrorisme islamiste, la mort de Lady Di, allons, tout est forcément lié ! Et nos nouveaux Ulysse, charmés qu’ils sont par les sirènes du complot, coulent corps et biens tant dans l’antiaméricanisme primaire que dans l’antisionisme sans nuances, nouveaux Charybde et Scylla du discours paranoïde en vogue sur Internet.

Il ne s’agit pas ici de restreindre la conscience à un exercice de résignation, de prétendre que tout va pour le mieux dans notre monde, que la propagande n’existe pas. Certes, une fois que vous avez éliminé tout ce qui était du champ du possible, il ne vous reste plus qu’à considérer l’improbable, pour paraphraser Sherlock Holmes (un autre cas, charmant toutefois, de fiction prise au sérieux par des lecteurs enthousiastes…). Mais lorsqu’on préfère systématiquement l’incertain au fait établi, nous sommes ni plus ni moins dans le délire. Il faut condamner sur toutes les tribunes cette dangereuse attitude, cette paresse de la pensée déguisée en haute voltige intellectuelle.

C’est là un reproche qu’on adresse à toutes les sphères de la culture depuis une vingtaine d’années, mais nous avons, à tout relativiser, trop mis le réel entre guillemets. Il en découle une absence de repères, un manque flagrant de discours forts. Ceux-là sont nécessaires, fût-ce pour supporter la contestation, car ils forcent l’expression d’une critique responsable, d’une liberté dont on n’a pas besoin de crier le nom.

La vérité est peut-être ailleurs, mais X Files n’était rien de plus qu’une bonne série télévisée. Quant à moi, je trouve plus de charme à la fiction sous la couverture… d’un livre.
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