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« Que peut-il sortir de bon de Nazareth ? »

« Que peut-il sortir de bon de Nazareth ? »

Par Laurent Laplante, publié le 01/03/2004
Le titre est déroutant et peut-être poussiéreux, mais il demeure un bel exemple du snobisme qui traverse les siècles sans s’essouffler. Le mépris sous lequel les lettrés de Jérusalem écrasaient le rural Nazareth pour mieux se moquer du messie qui prétendait en sortir, on le retrouve aujourd’hui chez ceux qui ne conçoivent de littérature valable que citadine et métropolitaine.
Et encore veulent-ils hiérarchiser les métropoles. À leurs yeux, Québec peut constituer un modeste début. Montréal ? Gabarit intermédiaire et presque acceptable. Mais seul Paris trouve vraiment grâce à leurs yeux et mérite la cote. Cote si convaincante qu’un livre enfanté là-bas doit forcément obtenir dans un Québec colonial les meilleures vitrines et accaparer espaces et entrevues. Quand telle est la logique, mieux vaut ne pas vivre en région, ne pas y écrire, ne jamais croire qu’un livre portant la marque honteuse d’une bâtardise régionale puisse mériter l’attention.

Ne déprécions pas bêtement la production hexagonale et ne soyons pas assez obtus pour réclamer que se ferment nos frontières aux littératures d’ailleurs. Constatons simplement que, malgré des progrès, nous faisons la vie dure aux auteurs et aux livres d’ici et que nous réservons nos réticences les plus opaques pour les oeuvres nées loin des centres. Et pourtant ! C’est de Natashquan que Gilles Vigneault tire les accents et les évocations dont répercutent les caisses de résonance métropolitaines. C’est du Québec et de Kamouraska qu’Anne Hébert, jusqu’à la fin, a extrait une violence que les critiques ont souvent sous-estimée. Et d’où part Jacques Poulin quand il traverse l’Amérique ou s’immerge dans l’immense Paris ? Gérald Godin aurait-il hurlé sa poésie iconoclaste s’il n’avait grandi dans une Mauricie tôt marquée par le duplessisme ? Richard Desjardins aurait-il offert sa poésie volcanique s’il n’avait pas vécu dans une région physiquement criblée par toutes les gourmandises ? Et Jean Désy vouerait-il le même culte à la nordicité s’il n’en avait pas subi les assauts des mois durant et pendant des milliers de kilomètres ? Et où Jean Lemieux puiserait-il son merveilleux vocabulaire s’il n’avait apprivoisé les Îles-de-la-Madeleine ? Et Victor-Lévy Beaulieu serait-il moins puissant s’il souffrait d’amnésie ? Et Joël Champetier... Claude Jasmin dirait qu’il y a partout des petites patries, même en région.

Je ne suis pas en train de réserver la fécondité littéraire à la diaspora. Je ne propose surtout pas le repli frileux vers la littérature terrienne et nostalgique. Depuis Gabrielle Roy au moins, la littérature québécoise patrouille les rues autant que les rangs et ce n’est que justice et vérité. Mais les régions méritent mieux que le mépris des grands centres. Elles aussi renouvellent les perspectives. Elles reflètent un autre quotidien, aussi irremplaçable que les autres. Elles cherchent à se faire entendre et à exprimer ce que sont chez elles l’emploi, l’enracinement, les liens serrés de l’amitié, la distance qui n’en est pas une tant le kilométrage importe peu.

Les régions, leurs auteurs et leurs oeuvres obtiennent difficilement la reconnaissance. Les grands centres aiment les vedettes établies et rentables. Comme les critiques préfèrent les mutuelles confirmations peinardes et les explorations balisées, eux aussi consacrent l’essentiel de leur attention aux auteurs déjà auréolés. Sans surprise, les distributeurs emboîtent le pas : à quoi bon proposer aux centres les livres et les auteurs qui n’ont pas encore débordé les frontières de leur patelin et qui, cercle vicieux oblige, ne le feront jamais ?

Telle est, je le sais, l’implacable loi du marché. Il faudrait être utopiste pour demander aux libraires, aux distributeurs ou aux critiques un comportement de kamikazes. Des interventions sont pourtant indispensables et certaines requièrent plus d’imagination que d’argent. Qu’en coûterait-il, par exemple, pour que les textes proposés dans le cadre scolaire insistent davantage sur la découverte d’auteurs victimes du préjugé antirégional ?

Tout cela irait de soi si les pouvoirs publics québécois, au lieu de toujours triturer les structures, respectaient mieux les régions. Cela les inciterait à compenser les distorsions créées en périphérie de la métropole par l’inhumaine loi du marché. Cela peut vouloir dire un financement différent des bibliothèques publiques agissant en région pour que les œuvres littéraires du coin soient au moins accessibles aux abonnés. Ne pas le faire, c’est faire dépendre la librairie régionale du même Harry Potter que les grands centres ; la littérature locale est ainsi défavorisée même chez elle.

Évidemment, cela requiert que les décideurs politiques entrevoient l’importance des régions et de la culture qu’elles créent et ne parviennent pas à transmettre. Cela requiert aussi qu’on soupçonne les insuffisances du marché. Est-ce le cas ?
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