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Polars à grand angle

Polars à grand angle

Par Laurent Laplante, publié le 08/11/2010
Comme ces caméras qui captent tout le décor autour du personnage, le roman policier à grand angle a l’œil assez ouvert pour saisir et présenter côte à côte l’intrigue et le lieu de son déroulement. D’un côté, la détente; de l’autre, l’histoire, la géographie, la socio­logie. Et tout cela pour le même prix!
John le Carré, c’est plus qu’un frénétique du mur de Berlin. C’est une plume élégante, un observateur
pénétrant, un humoriste aux flèches intelligentes et, surtout, un romancier qui transforme le décor en
personnage important. Dans Chandelles noires, il nous plonge dans les mesquineries d’un monde académique oppressant; de fait, les crimes montrent qu’on y étouffe. Dans Un pur espion, dans Une petite ville d’Allemagne, dans Un amant naïf et sentimental, Le Carré crée si bien l’atmosphère qu’on admet ceci: le meilleur espion est celui qui se laisse «bouffer» par ledécor. «Espionner, c’est attendre», dit La Maison Russie (Robert Laffont, Bouquins III). C’est s’immerger patiemment, longuement, interminablement dans une ville aussi grise que Bonn. Le meilleur espion, ce n’est pas celui qui précipite l’Opération Cicéron et qui devient inutili­-sable. C’est celui qui est tellement Comme un collégien (Le Livre de Poche) qu’on le croit collégien, qui imite si bien La constance du jardinier (Points), qu’on lui demanderait des fleurs... Espion et décor, même combat.

Autre auteur à grand angle, Henning Mankell, qui a connu tard le succès littéraire. Peut-être parce que ses romans racontent une Suède différente de celle des mythes. Mankell, en tout cas, exprime sa nostalgie: le pays n’est plus ce qu’il était. Violence et racisme ternissent la social-démocratie, les démagogues pèsent sur l’opinion. Et l’enquêteur Wallander a atteint l’âge des comparaisons douloureuses, sinon pessimistes. Peut-être est-il marqué, malgré le tamisage du temps, par la foi sombre qui s’affichait déjà chez Bergman ou dans Mademoiselle Julie (Flammarion). En revanche, Mankell perpétue et modernise le culte suédois de l’égalité entre les sexes. À cet égard, La cinquième femme (Points) est exemplaire: Wallander réussit son enquête parce qu’il écoute les femmes de son pays.

Le détective privé Nestor Burma (Léo Malet, Robert Laffont, Bouquins I à IV) aime tellement la géographie qu’il change d’arrondissement parisien à chaque nouveau crime. Burma date d’hier. Il était absent quand les policiers ont commencé à interroger avant de frapper. Il boit encore plus que Maigret, reçoit chaque jour sa cargaison de taloches, cicatrise en quelques heures ses plaies béantes. Il ressemble davantage au Lemmy Caution qu’incarnait Eddie Constantine qu’à Colombo. Quand on regarde les titres de ses enquêtes (Micmac Moche au Boul’Mich, La nuit de Saint-Germain-des-Prés, Boulevard Ossements...), le lien saute aux yeux: chaque arrondissement parisien possède son type de truand, de victime, de méthode. On ne tue pas dans le Marais comme à Javel, à la Nation comme au pont de Tolbiac. Léo Malet en tient compte.

Aux États-Unis aussi, certains polars ont l’œil à grand angle. Vendetta(Sonatine) du Britannique
R.J. Ellory en fait la succulente démonstration. Fier d’avoir enlevé la fille du gouverneur de l’État, un tueur raconte sa carrière en greffant là-dessus un survol de la Louisiane à faire taire un savant diplômé. Une masse de renseignements fiables déferle pendant que mijote une conclusion drôlement déroutante. Brillant!

Comme quoi le polar peut, sans ralentir ni ennuyer, révéler la Grande-Bretagne, l’Allemagne de l’Est, Panama, la Russie, la Suède, Paris, la Louisiane... S’il ouvre un œil à grand angle.
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