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Pas le temps de lire ni de comprendre...

Pas le temps de lire ni de comprendre...

Par Laurent Laplante, publié le 02/11/2004
Certains agités disent aimer la lecture, mais ne s’y adonnent pas : « Moi, j’ai tellement de travail que je lis seulement en vacances. Je m’apporte un roman et je le lis sur une plage de la Nouvelle-Angleterre... » C’est déjà quelque chose, mais cela sous-estime le livre. Ces bourreaux de travail, qui trouvent à peine le temps de respirer, ne voient pas la lecture comme une nécessité vitale. Leur vie est trop compacte et trépidante pour y loger l’abstrait, l’évasion... et le livre.
La réalité, c’est que le livre n’est pas une ponction exercée sur la réalité : il est la réalité. Ne pas lire, c’est l’ignorer ou la réduire à ce qu’en retiennent la télévision et ses raccourcis. Absorber un livre, c’est respirer l’air du temps présent.

Lire La Radio de confrontation au Québec, même s’il s’agit d’une étude encore sommaire, c’est constater que certains « amuseurs » véhiculent des « discours populistes, racistes, sexistes, haineux ». Révélation éminemment opportune. Par ailleurs, on déduirait les mêmes conclusions d’un collectif publié en 1995 et intitulé Les Tribuns de la radio : Échos de la crise d’Oka. Certains gosiers tonitruants se sont éloignés des micros depuis lors, d’autres sévissent toujours. Et puis lire Ces journalistes que l’on veut faire taire, c’est permettre à Robert Ménard, invité fétiche de Radio-Canada et témoin de la défense dans un certain débat sur la liberté d’expression, de se couler lui-même. Attendre du monsieur une analyse le moindrement fouillée de la situation québécoise relèverait de la fabulation : « L’autonomie des sections étrangères, écrit-il, est très relative : elles sont surtout là pour diffuser l’information transmise par le siège, car j’estime nécessaire que nous nous exprimions d’une seule voix . » Si on lit Ménard, on perd confiance en Ménard.

Et si le témoignage de Ménard contre Ménard ne suffisait pas, on peut tonifier notre méfiance à l’égard de Reporters sans frontières (RSF) en lisant le pamphlet de Jean-Guy Allard intitulé Pourquoi Reporters sans frontières s’acharne sur Cuba (Lanctôt, 2004). De quoi rendre prudents ceux qui citent RSP dans leur défense de la liberté d’expression...

Puisque nous en sommes là, pourquoi ne pas relire (ou lire) tel ou tel passage du poème d’Éluard :

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’écris ton nom
Liberté


Rien là-dedans qui parle de crier partout. (Certains demanderont sans doute qui est ce dénommé Éluard…)

Comme la vie ne se résume pas à la dernière manchette, c’est encore au livre qu’il faut recourir pour analyser ce qui, malgré le passage du temps, continue de nous étonner ou de nous scandaliser. En quel état se retrouve la France depuis qu’elle a empêché le Conseil de sécurité d’approuver l’invasion de l’Irak ? Un membre du Comité consultatif auprès du secrétaire général de l’ONU, le prolifique Pascal Boniface, scrute le dossier dans La France contre l’empire (Robert Laffont, 2003). Son verdict ? La France y a beaucoup gagné. Boniface, qui dirige l’Institut de relations internationales et stratégiques, a aussi commis l’an dernier Est-il permis de critiquer Israël ? (Robert Laffont, 2003).

Autre question à garder vivante, celle du génocide. On connaît déjà le roman de Gil Courtemanche sur le drame du Rwanda (Un dimanche à la piscine à Kigali, Boréal) et l’essai par lequel Robin Philpot répliquait que Ça ne s’est pas passé comme ça à Kigali (Les Intouchables). Le journaliste français Patrick de Saint-Exupéry intervient à son tour dans le débat et conclut, au terme d’un terrible réquisitoire, à la nette culpabilité de la France : L’Inavouable : La France au Rwanda (Les Arènes, 2004). Au moment où les médias, quand ils consentent à oublier Star Académie, évoquent le danger de génocides supplémentaires, le livre agit comme référence, rappel, aiguillon.

Le livre sert aussi à débusquer le mensonge sous les termes que les médias adoptent et répandent sous la pression des relationnistes et qui camouflent plus qu’ils ne révèlent. Ceux qui tirent sur les GI sont-ils des insurgés, des rebelles, des résistants ? On les disait terroristes, déclare Josée Lambert à propos de l’occupation du Liban-Sud (Éditions Sémaphore, 2004), mais qu’en était-il vraiment ? Pourquoi des squatters deviennent-ils tout à coup des colons ? Le livre prend du recul et protège de l’intoxication. Trop occupé pour lire ?
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