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Mémoire infidèle?

Mémoire infidèle?

Par Laurent Laplante, publié le 10/12/2007
On accuse parfois la mémoire d’être poreuse. Mauvais grief. Elle est surtout sélective. Elle n’est pas toujours une faculté qui oublie, mais c’en est une qui choisit. Ses choix sont subjectifs, discutables, rarement négociables. Le vieillard se rappelle son premier bonhomme de neige, mais ne saurait dire quelle émission il a vue hier. Si l’on doutait encore du caractère fantasque de la mémoire, qu’on prête l’oreille un instant aux séances publiques de la commission sur les accommodements dits raisonnables et qu’on écoute ensuite l’écho du passé québécois. La question se posera: avons-nous à ce point oublié comment nous vivions?
Dans Femmes de lumière. Les religieuses québécoises avant la Révolution tranquille, Anne-Marie Sicotte manque de pages pour loger tout ce qu’elle a retracé de cornettes, de jupes balayant le sol, de croix pectorales, de chapelets à la ceinture, d’uniformes pour couventines disciplinées. Dans le collectif que coordonne Paul Aubin et qui raconte 300 ans de manuels scolaires du Québec, le recensement des catéchismes et manuels d’hier produit des chiffres comparables. Dans une société où la famille, l’école et le clergé partageaient le même absolu, les malléables cerveaux des enfants tombaient sous la coupe de bouquins élaborés sous d’autres latitudes, plagiés d’une communauté à l’autre et soucieux d’orthodoxie plus que de culture. Le Québec baignait dans les symboles imposés, triomphants, niveleurs.

Si, de la vie religieuse et des manuels scolaires, on passe à des vues plus larges sur le Québec d’hier, on ressent le même sentiment de dépaysement: est-ce vraiment de ce Québec que nous venons? Dans L’Esprit des vacances dans le bas du fleuve, Sébastien Brodeur-Girard compare les anglophones déjà familiers des plaisirs du farniente et les francophones peinant à réunir les ressources de temps et d’argent qu’exige la suspension du boulot-dodo.

Lorsqu’un quatuor de Québécois (Jacques Godbout, Jean Marcel, Michel Rivard et Robert Saletti) prend prétexte des photographies d’un Français de passage pour rédiger 1967, le Québec entre deux mondes, le choc est le même: on passe alors d’un Québec frileux, paroissial, rivé à ses symboles et à ses protocoles rigides, à un Québec curieux, friand de découvertes, capable de transformer Terre des hommes en... une véritable terre des hommes, même si tous ne partagent ni la même langue ni la même foi.

À l’époque du Survenant, Germaine Guèvremont aurait déconcerté le Québec en ouvrant portes et fenêtres au vent du large. Si le «grand Dieu des routes» se pointait au bout de la rue principale, d’urgence il fallait chaperonner les oiselles et avec elles le Québec entier. Rose Latulippe ou les adeptes de La Chasse-galerie appartenaient eux aussi au Québec hanté par le péché, mais repris sitôt après par le remords et la crainte salutaire de l’enfer. C’était hier et c’était nous.

Rappelons-nous: l’année 1967 vit la mort de Che Guevara, l’Expo universelle de Montréal, le remplacement des collèges classiques par les cégeps... Quarante ans plus tard, voici 2007 et l’apparition d’un programme scolaire qui vise, rien de moins, le développement du raisonnement éthique et la connaissance des traditions morales, spirituelles et religieuses présentes dans l’histoire telle qu’elle est décrite dans Éthique, culture religieuse, dialogue. Peut-on lire ce petit livre... et se calmer?


Bibliographie :
Femmes de lumière, Anne-Marie Sicotte, Fides, 192 p., 29,95$ 300 ans de manuels scolaires du Québec, Paul Aubin, PUL, 184 p., 34,95$ L’Esprit des vacances dans le bas du fleuve (1900-1930), Sébastien Brodeur, Trécarré, 156 p., 34,95$ 1967, le Québec entre deux mondes, Jean Rey (photographies) et Jacques Godbout, et al. (textes), Les 400 coups, 160 p., 29,95$ Éthique, culture religieuse, dialogue, Georges Leroux, Fides, 120 p., 9,95$
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