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Madeleine Gagnon: Une vie qui prend sens dans l’écriture

Madeleine Gagnon: Une vie qui prend sens dans l’écriture

Par Simone Sauren, publié le 05/07/2010
Peu d’écrivains ont exploré avec succès diverses formes d’écriture. Madeleine Gagnon fait partie de ceux-là. Cela n’a jamais été une décision, mais une nécessité depuis les années 60, d’écrire de la poésie, de la prose, des essais et de la fiction. Entretien avec une écrivaine majeure, qui ne peut imaginer sa vie autrement qu’en train d’écrire et de s’écrire.
Depuis la parution de Je m’appelle Bosnia (VLB Éditeur, 2005), que s’est- il passé dans votre vie?
Il s’est passé la vie! Et l’écriture fait partie de ma vie, même si je ne suis pas toujours en train d’écrire un livre. J’ai fait un stage d’écriture de six mois en France pendant lequel j’ai écrit un livre d’artiste pour les éditions Trames, intitulé Olt. Puis, un second (qui comprend une oeuvre d’Irène Whittome) lancé en mai 2009 à la galerie Simon Blais à Montréal, intitulé Sans titre, aux éditions Roselin. J’ai donné des conférences sur la poésie et la francophonie pour l’Académie des lettres du Québec. J’ai rédigé une conférence pour la 38e Rencontre québécoise internationale des écrivains qui avait lieu en avril dernier sur le thème du futur. J’ai également participé à des spectacles-hommages pour Michel Van Schendel et Anthony Phelps (mis en scène par Marcel Pomerlo). Et j’ai écrit un poème sur une musique de Gilles Tremblay, intitulé Fleuves. Sans oublier la correspondance que j’entretiens avec mes lecteurs et amis. Je trouve cela tout aussi important d’écrire une lettre que d’écrire un chapitre de roman.

Comment vivez-vous une période de «gestation»?
Cela dépend des livres. En principe, très bien. C’est un temps d’attention flottante. Je sais que je dois écrire, mais pendant plusieurs semaines, ça roule dans ma tête, je me nourris de flashs qui se retrouvent dans des cahiers de brouillons. C’est une période exaltante. Je ne connais pas l’angoisse de la page blanche! Quand j’arrive à ma table de travail, c’est rare que j’aie des ratures tellement mes phrases ont été triturées, rêvées et travaillées dans ma tête. Un million de fois sur le métier intérieur l’ouvrage m’habite. Même lorsque j’étais enceinte et que je n’écrivais pas, j’écrivais.

Au-delà de l’écriture, qu’est-ce qui vous motive actuellement?
Lire, entre autres, des ouvrages qui me font avancer dans ma démarche d’écrivain. J’ai relu récemment les textes d’Edmond Jabès, l’un de mes auteurs fétiches. Il distingue deux moments: l’écriture proprement dite et la rédaction. La première phase de l’écriture consiste à se débarrasser des paroles inutiles, du superflu, pour parvenir au silence parce que, pour lui, le lieu de l’écriture est un lieu de silence. La seconde étape est celle où l’on transcrit ce qui a déjà été écrit à l’intérieur de soi. Et je suis complètement d’accord avec cette vision.

Vous avez déjà écrit: «L’écriture est la dernière prière qui me reste.» En lisant cette phrase récemment, je me demandais ce qu’elle signifiait dans votre vie aujourd’hui.
Je paraphrasais Gauvreau qui, dans Les oranges sont vertes, avait écrit: «Le désir est la dernière prière qui me reste.» Comme je suis ni croyante ni non croyante, mon lieu d’expression, de recueillement et de prière face à la vie demeure l’écriture. J’ai tendance à écrire des requiem pour la Terre, pour les malheurs du monde. Ou des hymnes à la joie pour des humains qui marchent sans cesse vers les bonheurs et les rencontres heureuses.

La poésie, est-ce d’après vous toujours un art de vivre et d’être au monde?
Il y a des gens qui disent que mes romans sont des romans de poète et je suis d’accord avec cela. Ce sont des romans irrigués par la pensée poétique. Dans La conscience des mots, Élias Canetti dit que tout grand écrivain, qu’il soit dramaturge ou romancier, est poète. Et est poète celui qui rencontre les trois dons suivants: le don de la compassion, le don de la métamorphose, la capacité de transformer les forces du néant en forces de vie. Je me reconnais dans ce rapport au monde et cette façon de l’habiter.

Est-ce important pour vous de toucher à différents genres littéraires?
Je n’en fais pas un idéal, mais je m’aperçois que j’aime voyager entre différents registres d’écriture. Cela correspond à des états d’esprit, des états d’être au monde. J’aime me promener librement entre les genres littéraires comme d’autres écrivent des sonates, des symphonies. L’écriture demeure, pour moi, le meilleur moyen de mieux penser, de jouir du monde, de mieux aimer aussi. Toutefois, j’éprouve régulièrement le désir de mettre un point final à toute écriture. Comme on dit «l’arrêt sur image», il s’agirait d’un «arrêt sur mot». C’est un paradoxe que j’assume.

Quels sont vos préoccupations actuelles?
Les maladies de la planète tout comme la condition des femmes encore assujetties et dominées me désolent. Le dépérissement de la langue française au Québec m’inquiète aussi. C’est dû à tellement de facteurs, aux bêtes réformes de l’enseignement, au fait que des intellectuels ont valorisé le français bâclé en disant que c’était cela, la langue québécoise, aux carences de la connaissance. La récitation, les déclamations, la diction, le «par-coeur» nous apprennent un fonctionnement linguistique, mais aussi un fonctionnement de la pensée. Si on ne sait plus parler, on ne sait plus penser. La reconnaissance de la littérature québécoise, ici comme ailleurs, m’importe aussi. La variété et l’immense richesse des écritures littéraires du Québec devraient être reconnues dans le monde entier, à commencer par la France et toute la francophonie. Un peuple qui n’est pas lu est condamné à l’oubli et au néant.

Êtes-vous satisfaite du chemin parcouru? Avez-vous des projets d’écriture en cours?
Je suis relativement contente. Je travaille actuellement à une autobiographie. Comme toute autobiographie, ce livre ne sera qu’une vie rêvée et recréée. L’un des grands modèles demeure pour moi Stendhal, qui dans cette recréation de lui jusqu’à son nom même (dans Vie de Henry Brulard) trouve sa propre vérité. Tel est mon désir.

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