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Ma soeur, la Mort?

Ma soeur, la Mort?

Par Laurent Laplante, publié le 18/03/2010
Saint François d’Assise osait cette expression, mais rien ne garantit que le débat québécois sur l’euthanasie et le suicide assisté rappelera le climat lumineux et serein de l’Ombrie1. Notre société doit pourtant y investir sa réflexion, sa vie, son sacré: ses lectures.
Nombreux sont les romans qui parlent du suicide à l’adolescence. Pour l’Ophélie de Charlotte Gingras, l’héroïne du roman éponyme, les livres ouvrent à l’espoir: «Une chose est sûre, tes livres ne me sauvent pas de la mort, dit-elle. J’aurais aimé, mais non. Ta présence en moi, oui, peut-être.» De son côté, l’héroïne d’Élaine Turgeon, dans Ma vie ne sait pas nager, avoue son vertige: «D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours entretenu des rapports singuliers avec la mort.» Si aide il y a dans ces deux romans pour adolescents, ce n’est pas en faveur du suicide, mais bien contre lui.

Le suicide de la vieille Deborah de La rivière sans reposde Gabrielle Roy, quant à lui, trouble l’âme: «De place en place, sur la croûte de neige, on avait relevé quelques traces encore. Elles indiquaient que Deborah était tombée à plusieurs reprises et qu’à la fin elle se traînait plus qu’elle ne marchait. Les traces continuaient encore un peu. On en trouva jusqu’au bord de l’eau libre.» Aide de la coutume? Probable. Des nuances s’ajoutent cependant lorsque Andrée Yanacopoulo parle du suicide d’Hubert Aquin dans Signé Hubert Aquin: «J’avais d’autant plus de mal à accepter sa décision que je le trouvais alors extrêmement déprimé. Je considérais que se suicider dans un moment de très grand désespoir, de très grande dépression, ça n’avait pas de sens. Pour moi le suicide est un acte que l’on doit accomplir en toute conscience, en toute lucidité, voire sérénité.» Complicité? Moyennant la liberté d’esprit.

Katow, le héros humaniste de Malraux dans La condition humaine, pousse si loin l’aide au suicide qu’il est brûlé vif après avoir donné son compatissant poison:

«- [...] c’est moi qui leur ai donné le cyanure. L’officier hésita: - Et vous? demanda-t-il enfin. - Il n’y en avait que pour deux, répondit Katow avec une joie profonde.»

Prétentieuse, notre époque aime se percevoir comme l’exploratrice des territoires avoisinant la mort. Qu’elle se détrompe. Dès 1982, la Commission de réforme du droit du Canada publiait Euthanasie, aide au suicide et interruption de traitement2. On y trouve de quoi faire taire ceux qui, jusque parmi les professionnels de la santé, pontifient sans délimiter les termes. Ou qu’on lise, comme ouvrage de fiction, L’euthanasiste ambulant: «Bien que l’initiative ne fût pas de lui, Veilleux eut tout de même le mérite et la présence d’esprit de jauger promptement l’immense potentiel de cette nouvelle législation en faveur de l’euthanasie...» Prémonitoire?

Cela dit, quiconque veut explorer le sujet en profondeur puisera dans La mort et l’immortalité. L’ouvrage porte et mérite le sous-titre d’Encyclopédie des savoirs et des croyances. Tous y participent, depuis Gilgamesh jusqu’aux bouddhistes. Les signatures sont fiables: Edgar Morin, Umberto Eco, Jean Delumeau... L’histoire y témoigne: «Dans les années 1920 en Allemagne, Karl Binding et Alfred Hoche lancent une campagne prônant l’assassinat des simples d’esprit.» On connaît la suite. Une tendance émerge-t-elle? «Le mouvement en faveur de la légalisation de l’euthanasie volontaire se réclame de deux arguments principaux: la liberté et la dignité». Si tel est le cas, est-ce du côté des pouvoirs professionnels qu’il faut chercher le nouvel équilibre?


1 Région de l’Italie où Saint-François d’Assise est né.
2Une étude parue en 1983 dans la revue Église et Théologie (Ottawa).





Bibliographie :
La condition humaine, André MalrauxFolio, 416 p. | 15,95$ Ophélie, Charlotte Gingras, La courte échelle, 264 p. | 19,95$ Ma vie ne sait pas nager, Élaine Turgeon, Québec Amérique, 128 p. | 10,95$ La rivière sans repos, Gabrielle Roy, Boréal, 248 p. | 14,95$ Signé Hubert Aquin, Gordon Sheppard et Andrée, Yanacopoulo, BQ, 496 p. | 16,95$ L’euthanasiste ambulant, Yves Trottier, JCL, 296 p. | 17,95$
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