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Les libraires - Numéro 98
Lire les demi-lus

Lire les demi-lus

Par Laurent Laplante, publié le 12/12/2016

À notre insu, plusieurs grands textes littéraires ne font qu’à demi partie de notre bagage culturel. Oui, nous avons ingurgité un aperçu de ces grands récits à l’âge de 8, 10 ou 12 ans, mais si nous n’avons jamais dépassé cette demi-lecture, leur vrai potentiel nous échappe encore. Dommage.

Ce soir-là du temps jadis, je racontais La petite sirène à ma jeune petite-fille, quand elle protesta : « Ce n’est pas comme ça que ça finit! » Je m’efforçais de respecter Andersen, elle avalait l’infecte distorsion signée Walt Disney. Dommage.

Parce que nous avons mémorisé et peut-être récité La cigale et la fourmi ou Le corbeau et le renard, jamais nous ne doutons de notre compréhension de La Fontaine. Pourtant, à demeurer à distance de l’ensemble des fables, on ignorera toujours que La Fontaine utilisait souvent ses bêtes bavardes pour critiquer Versailles. Pour l’apprendre, il suffit de lire les fables jusqu’à leur morale et d’élargir notre choix de fables jusqu’à englober, par exemple, La jeune veuve ou d’autres textes rebelles. Quand La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf affirme que la chétive pécore s’enfla si bien qu’elle creva, La Fontaine conclut en politique : « Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages : Tout Bourgeois veut bâtir comme les grands Seigneurs, tout petit Prince a des ambassadeurs, tout Marquis veut avoir des Pages. »

La critique de Versailles affleure aussi dans Les animaux malades de la peste : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »

Plus moderne, Orwell subit la même demi-lecture. Le lecteur pressé fait de La ferme des animaux une parabole inoffensive, alors qu’on y critique le communisme stalinien. Le même demi-lecteur pense que le Big Brother de 1984 règne grâce à l’espionnage télévisuel, alors que, dans sa conclusion sur la novlangue, Orwell dénonce plutôt l’assaut meurtrier de la publicité. « Le pouvoir qui contrôle les mots contrôle la pensée », annonce Orwell dès 1948. Lire la postface change tout.

Des classiques comme Les aventures d’Alice au pays des merveilles ou Les voyages de Gulliver exigent eux aussi mieux que le résumé dont nos jeunes années devaient se contenter. Dans son Nouvel éloge de la folie (Actes Sud/Leméac, 2011), Alberto Manguel prouve, en plaçant des extraits de Lewis Carroll en exergues à tous ses chapitres, qu’Alice est infiniment plus qu’un délire sans visée. « Je crois que je comprendrais cela mieux, dit Alice très poliment, si je le voyais écrit. » Swift, dont Les voyages de Gulliver raconte d’abord les Lilliputiens, puis les Houyhnhnms, introduit dans un texte apparemment léger de quoi ridiculiser l’arrogance humaine : tout, dans le cosmos, n’est pas à l’échelle de cette arrogante espèce et le gouvernement que Swift attribue aux Yahoos (Pléiade) fait honte à tel et tel prétentieux gouvernant d’aujourd’hui. Si nous ne les avons connus qu’en version abrégée, Carroll et Swift nous réservent des surprises.

Même la Bible attend une vraie lecture. Job, par exemple, n’est pas le pantin résigné et blafard que vantaient nos anciens enseignants : « Le Seigneur m’a tout donné, le Seigneur m’a tout repris. Que son saint Nom soit béni. » Le Job du vrai texte préfigure plutôt L’homme révolté de Camus. « Sachez, dit Job à ceux qui le moquent, que c’est Dieu qui m’a fait tort/Et qui m’a enveloppé de ses filets » (Livre de Job, 19, 6). Prophétique et moderne, Job dénonce l’absurdité du monde et blâme l’Auteur.

L’enfance avait droit à ses raccourcis; de l’adulte, on attend la lecture.

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