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Les nouveaux habits de l’empereur

Les nouveaux habits de l’empereur

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 24/10/2005
La nouvelle aura fait couler pas mal d’encre et, il y a fort à parier, continuera d’alimenter bien des débats dans l’industrie de l’édition pendant quelque temps encore. Je parle du passage dans le giron de Quebecor Media du groupe d’édition Sogides, qui défraie la manchette depuis la mi-octobre. Avec cette acquisition, l’empire de Pierre Karl Péladeau a ajouté les Éditions de l’Homme, de l’Hexagone, du Jour, VLB, les Presses Libres ainsi que les Messageries A.D.P. aux six maisons d’édition, aux quatorze librairies et à l’agence de diffusion Québec Livres déjà sous son contrôle. En termes clairs, cette transaction permet à Quebecor Media d’augmenter ses parts de marché à 26% dans le secteur de la distribution du livre et à 15% dans le secteur de l’édition. Ce n’est pas un monopole, certes. Mais pour un seul joueur, c’est beaucoup.
Disponible depuis quelques jours dans sa version électronique, le trente-et-unième numéro du journal Le Libraire est arrivé chez votre libraire favori et à la bibliothèque de votre quartier. Pour l’occasion, nous reproduisons l’éditorial de Stanley Péan.

Dans le milieu, on s’est préoccupé à juste titre de savoir si ce mouvement de concentration, déjà à l’œuvre dans d’autres sphères médiatiques, serait ou non bénéfique pour la littérature québécoise. Invité à réagir à cette annonce sur quelques tribunes, j’ai prêté ma voix aux inquiétudes de bien des écrivains et amateurs de littérature à l’idée que le fonds de L’Hexagone, par exemple, vénérable maison et pierre angulaire de notre poésie, fondée par Gaston Miron il y a plus de cinquante ans, passe aux mains d’un conglomérat qui a fait du livre pratique et du roman populaire son principal, voire unique cheval de bataille. Dans cette machine assujettie aux lois de l’offre et de la demande, aux diktats de la rentabilité et aux volontés de ses actionnaires, quelle sera la place de la littérature, qu’il ne faut pas toujours confondre avec le livre en général?

Du côté de l’Empire, on a voulu se faire rassurant. À en croire le pdg de Quebecor, Pierre Karl Péladeau, «l’acquisition de Sogides permettra de consolider un milieu relativement fragmenté et vulnérable aux soubresauts du marché.» On a annoncé que le président-fondateur de Sogides, Pierre Lespérance, gardera son poste au sein de Quebecor Media et deviendra de facto patron de tout le secteur livre de l’entreprise, et que chaque maison pourrait conserver sa signature propre. Au moment d’aller sous presse, on attendait encore l’avis des autorités réglementaires en matière de concurrence, mais on doutait fort qu’elles s’opposent à la transaction.

Dans un courriel, Gaston Bellemare, grand manitou des Écrits des Forges, du Festival international de la poésie de Trois-Rivières et président de l’Association nationale des éditeurs, me rappelait que la tenue des activités de Montréal, Capitale mondiale du livre devait beaucoup à la générosité de Quebecor, qui avait offert de la visibilité à tous les livres québécois plutôt qu’à la seule production de ses maisons. Peut-être soucieux de redorer son image, l’Empire s’est conduit en gentilhomme corporatif. Sans nier la pertinence des inquiétudes de tous et chacun sur les conséquences possibles de la concentration sur la diversité de l’offre éditoriale au Québec, Bellemare m’écrivait qu’il fallait espérer que Quebecor poursuive dans la voix de la courtoisie. Après tout, l’empire de Star Académie ne vient-il pas de donner un million de dollars au Rideau Vert? Son président n’a-t-il pas présidé la campagne de financement et la cueillette de livres de la Fondation des Parlementaires?

Soit. Permettons-nous de rêver que Quebecor investisse, comme son porte-parole Luc Lavoie l’a laissé entendre, dans la création d’un réseau de distribution qui permettrait à l’ensemble de la production éditoriale québécoise, dont la littérature en bonne et due forme, d’effectuer cette percée sur le marché européen que tous attendent depuis longtemps. Rêvons, puisque cela ne coûte rien. Mais restons vigilants et inquiets à l’idée que l’impératif du rendement sur les actions en vienne à l’emporter sur la «gentilhommerie» et le souci du patrimoine culturel.
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