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Le livre est-il de droite ou de gauche ?

Le livre est-il de droite ou de gauche ?

Par Laurent Laplante, publié le 01/11/2002
D’après de savants chroniqueurs, le Québec aurait présentement une gamme complète d’options politiques : un parti de gauche, un du centre et un de droite. À mes yeux, la droite est plus encombrée que le reste de l’échiquier politique, mais je suis surtout frappé, plus que par les différences entre tendances idéologiques, par l’indifférence universelle de la classe politique, toutes couleurs confondues, à l’égard de la culture en général et du livre en particulier. C’est pourtant dans le livre que nichent les idées et c’est du livre que peuvent sortir les programmes et les solutions aux problèmes sociaux. Projets, recherches, rêves individuels et sociaux, analyse et critique, tout CE qui fonde la société se décante et se déploie dans le livre. Dites-moi ce que lit un chef politique et je saurai ce que valent ses propositions ; dites-moi que tel chef politique ne lit pas et je lui refuserai ma confiance.
Je guette donc avec grande concentration ce que disent les politiciens à propos de la culture et du livre en particulier. Grande concentration, mais petite récolte. L’un est tout fringant après un clip télévisé de dix secondes, l’autre sort ragaillardi d’un congrès et proclame avec une vigueur redevenue juvénile qu’il dirige le meilleur parti, l’autre retouche calmement ses organigrammes et invite la population à le juger d’après son bilan... Mais où sont les idées ?

Comparons un instant. Versailles, où régnait la corruption, apprécia quand même Racine, Bossuet, Corneille. Louis XVI, captif en attendant qu’on statue sur son sort, se plongea dans une lecture boulimique et dévora quelque chose comme 150 ou 200 livres en quelques mois (Simone Bertière, Marie-Antoinette l’insoumise, De Fallois, 2002). Georges Clemenceau, rejeté par l’électorat français qui lui devait pourtant beaucoup, se console en écrivant Démosthène (1926 ; aujourd’hui indisponible, hélas), Claude Monet (1929; réédité chez Perrin en 2000) auxquels s’ajoutera le monument qu’est L’Affaire Dreyfus (à reparaître cet automne chez Mémoire du livre). De Gaulle, à peine rentré en France pour entamer la reconstruction, reçoit parmi ses tout premiers interlocuteurs François Mauriac. À la surprise de celui-ci, qui ne savait trop de quoi voulait parler le général, il fut question... d’André Gide (Éric Roussel, Charles de Gaulle, Gallimard, 2002). Plus près de nous, combien de livres ont écrits de Gaulle, Churchill (prix Nobel de littérature), Giscard d’Estaing, Mitterrand, Debré, Jean Monnet, Alain Peyrefitte, pour ne rien dire de la production de littérateurs momentanément mêlés à l’activité politique comme Max Gallo ou Érik Orsenna ?

Et nous ? Dans notre sympathique Québec, on récoltera du René Lévesque, une production constante de Claude Morin, quelques coups de griffe de Lise Payette, un bouquin autobiographique de Lucien Bouchard, des textes signés Robert Bourassa au sujet de l’énergie hydroélectrique... Ce n’est pas le désert, mais il ne s’agit visiblement pas d’une activité pratiquée avec ferveur par ceux qui font pourtant assaut de suggestions. Notre classe politique écrit peu. Peut-être ne lit-elle pas davantage. Chose certaine, elle ne se promène pas le livre dans la poche. Jacques Godbout avait presque raison de considérer comme un hommage à Denis Vaugeois ce commentaire meurtrier : « Au moins c’est un ministre de la Culture à qui on peut demander ce qu’il lit présentement... »

On aura remarqué que le livre, du moins dans une société comme la France, est valorisé à droite comme à gauche. Le radical Clemenceau aime le livre autant que le conservateur Alain Peyrefitte. Ce n’est donc pas favoriser sourdement une formation politique que de constater l’indifférence de notre classe politique pour la lecture et pour l’écriture. Des élus devraient pourtant partager le point de vue de Churchill : il se moquait de ses erreurs, car, disait-il, « c’est moi qui raconte la guerre et c’est cela que l’histoire va retenir. »
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