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La faute à la fatalité

La faute à la fatalité

Par Mathieu Simard, Pantoute, publié le 21/01/2005
Cette année qui s’ouvre avec la pire catastrophe naturelle de l’histoire moderne nous rappelle à quel point nous sommes incapables de laisser une case vide. Nous ne pouvons simplement répondre par le geste à l’horreur : il nous faut rapidement lui trouver un sens.
Non, ne présentez plus à mon coeur agité
Ces immuables lois de la nécessité
Cette chaîne des corps, des esprits, et des mondes.
Ô rêves des savants! ô chimères profondes!


Voltaire, Poème
sur le désastre de Lisbonne
.

Cette année qui s’ouvre avec la pire catastrophe naturelle de l’histoire moderne nous rappelle à quel point nous sommes incapables de laisser une case vide. Nous ne pouvons simplement répondre par le geste à l’horreur : il nous faut rapidement lui trouver un sens. Ça commence par un nom. Der des der, surnom à la destinée dérisoire, qu’il vaut mieux circonscrire à une forme qui évoque la terre des tranchées et un curieux mariage phonétique entre le français et l’allemand. Onze septembre, d’un prosaïsme bien publicitaire, qui veut signifier quelque chose comme la fin du règne incontesté du libéralisme, le retour aux confrontations idéologiques, de l’avec ou contre moi. Reste toujours à leur trouver un contenu plus élaboré que « civilisation » et « barbarie », aux idéologies. Le concours est ouvert.

Ici, pas de poésie, pas plus de lieu ni de date. Tsunami. C’est un « act of God », répétition générale de ce grand Déluge anticipé par la fonte des pôles. Il n’y a pas de centre à la catastrophe, qui frappe l’ensemble d’une région, pas plus qu’il n’y a de cause évidente. Réchauffement climatique ? Peut-être. La technique aurait dû nous aider à prévoir, mais on ne peut cette fois lui faire porter le chapeau. On est déjà suffisamment occupés à le passer.

Ce qu’on appelle une époque, c’est l’espace entre ces noms pompeux, ces pierres symboliques qui fondent la réalité. Les images frappent d’abord, nous les réfléchissons ensuite dans la langue, les intégrant enfin dans la marche du temps humain. S’il est une fonction sociale à la littérature, elle est là. Après le nommer et le dire, le raconter. De toutes les manières possibles, par le plus de voix possibles. C’est cette multiplication des points de vue qui nous permet d’inventer un sens à notre existence collective. Les histoires, creuset de l’histoire, permettent d’échapper au règne de l’instantané qui, insidieusement, nous désolidarise, érigeant en dieu et maître un ego qui étend paresseusement ses jambes d’un pouf à l’autre du globe.

Allez. Je vous en souhaite une bonne. Jalonnée de lectures pas trop à votre image...


Mathieu Simard
Édimestre
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