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L’uniformisation de la diversité

L’uniformisation de la diversité

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 12/12/2005
À Paris, en octobre dernier, dans le cadre de la 33e Conférence Générale de l’UNESCO, les États membres de l’organisation ont voté pour l’adoption du projet de Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, malgré l’opposition féroce et intéressée des États-Unis. Cette annonce représente l’aboutissement d’âpres négociations amorcées deux ans plus tôt et consacre en droit international la légitimité des politiques culturelles.
Il y a de quoi se réjouir, surtout pour les citoyens de nations dont la culture est menacée par l’hégémonie économique et idéologique des États-Unis, dont les principes néolibéraux (entendons désormais ce terme comme le synonyme politiquement correct d’hyper-capitaliste) sous-entendent que la culture et ses produits ne sont que des objets de consommation au même titre que n’importe quel hamburger.

Il y a de quoi se réjouir, surtout pour ceux et celles qui, au contraire du néolibéral moyen, croient que la culture a une importance supérieure à la seule valeur commerciale de ses supports, qu’elle est un vecteur d’identité, de valeur et de sens que les nations sont en droit de protéger par des politiques culturelles dignes de ce nom, voire de soustraire aux accords de commerce internationaux.

Il a de quoi se réjouir pour nous, au Québec et au Canada, puisque nos deux instances gouvernementales étaient représentées dans la Ville Lumière et, qu’à moins d’un empêchement majeur, cette convention devrait avoir bientôt force de loi chez nous.

Et pourtant…

Et pourtant, il m’apparaît paradoxal de voir notre administration provinciale clamer haut et fort sur la scène internationale l’importance des arts et de la culture dans la constitution de la nation… et tergiverser quand vient le temps d’investir les sommes indispensables à la préservation et au développement de ce bien commun essentiel. Il m’apparaît paradoxal de constater l’inaction ou les atermoiements de nos gouvernements dans des dossiers comme la stagnation des budgets du du Conseil des Arts et lettres du Québec et de la Société de développement des entreprises culturelles; la situation lamentable des bibliothèques scolaires; ou la concentration dans le domaine de la vente au détail du livre, de sa diffusion et même de son édition.

Dans le cas de l’acquisition du groupe Sogides par Quebecor Media cet automne, le mandat du Bureau de la concurrence, par exemple, n’allait pas plus loin que la vérification de l’existence de débouchés alternatifs pour les écrivains qui pratiqueraient des genres qui risquent d’être abandonnés par l’Empire lors d’une éventuelle - voire inévitable - rationalisation: c’est-à-dire le considérable fonds littéraire de l’Hexagone et de VLB Éditeur, par exemple, dont la rentabilité ne correspond vraisemblablement pas aux attentes des actionnaires de Quebecor. En d’autres termes, s’il existe d’autres maisons qui peuvent assumer le rôle de propagateur de culture non commerciale auquel le consortium serait réfractaire, l’État ne voit aucune raison de lui refuser son imprimatur. Quitte à voir une part du patrimoine littéraire dilapidé. Quitte à ce que l’amateur de poésie et de littérature voie l’offre pour le moment diversifiée l’être de moins en moins sur les rayons des librairies, dont déjà une sur six appartient à l’Empire. Il pourrait d’ailleurs voir cette diversité rétrécir au fil des ans comme peau de chagrin.

En d’autres termes, s’il existe d’autres maisons qui peuvent assumer le rôle de propagateur de culture non-commerciale auquel le consortium serait réfractaire, l’État ne voit aucune raison de lui refuser son imprimatur. Quitte à voir une part du patrimoine littéraire dilapidé. Quitte à ce que l’amateur de poésie et de littérature voit l’offre, pour le moment diversifiée, l’être de moins en moins sur les rayons des librairies — dont déjà une sur six appartient à l’Empire — , de la voir rétrécir, au fil des ans, comme peau de chagrin.

Et qu’en sera-t-il donc alors des beaux principes de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles? Suis-je naïf de penser que littérature et poésie, sauf exception, font mauvais ménage avec l’esprit fast-food?

Dans mon précédent billet, j’adoptais avec ironie une position optimiste et choisissais de laisser la chance au coureur, selon l’expression consacrée. Je veux bien maintenir cette position, puisqu’on nous a assuré que les dirigeants des maisons littéraires qui sont l’objet de la transaction resteront en poste pour au moins trois ans…

Et après ce délai? Après, comme on dit en vernaculaire, me semble que ça regarde mal…
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