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Les libraires - Numéro 93
L’indigeste différence

L’indigeste différence

Par Laurent Laplante, publié le 01/02/2016

Depuis toujours, le nombril du monde se déplace de façon plus arbitraire que le pôle magnétique.

Les Grecs virent en Delphes le centre de la planète. César fit de Rome la clé de voûte de l’empire et Saint Paul lui-même invoqua son statut de citoyen romain pour éviter tel supplice. La curie romaine prit le relais et les papes firent de la Ville aux sept collines le centre nerveux et musculaire de l’Église; le monde loin du Vatican se contenta des hérésies, des schismes et des rites marginaux. De leur côté, isolés et tenaces, les habitants du Nord arctique se perçurent comme des Inuit, c’est-à-dire, paraît-il, comme des Hommes. L’immense Jean Malaurie note le phénomène (Hummocks. Nord Groenland. Arctique central canadien, Jean Malaurie, Plon, 1999). Pour tous, l’Autre est un Barbare.

Quand chaque peuple voue une telle admiration à son nombril, il est temps pour le Québec de se demander, littérature et histoire à l’appui, s’il est frileux, accueillant ou xénophobe plus que la moyenne. Réponse? Difficile à dire.

L’histoire établit que les premiers Européens à subir l’hiver nord-américain furent rescapés par les Autochtones, les Micmacs en particulier. Sylvie Vincent et Bernard Arcand nous prouvent que la générosité autochtone fut mal récompensée. Qu’on lise L’image de l’Amérindien dans les manuels scolaires du Québec (Hurtubise, 1979).

Ne versons pas trop tôt dans la honte! Une toile peinte par Sœur Louise Godin nous montre une dizaine d’Ursulines en train de tricoter des lainages... pour les envahisseurs écossais de 1760 : « Les Ursulines, prises de pitié pour ces Highlanders en simple kilt qu’elles hébergent dans leur couvent, ou alors choquées de ce qu’elles voient, leur tricotent des chandails et de longs bas pour l’hiver » (Les Anglos. La face cachée de Québec (t. 1), Louisa Blair, Sylvain Harvey, 2005). Aucune question sur l’acceptabilité sociale...

Aussi réconfortante, l’élection du juif Ezekiel Hart par les Trifluviens. « Élu député de Trois-Rivières à une élection partielle le 11 avril 1807, on contesta la validité de son serment [...] en raison de ses croyances religieuses, et il ne fut pas autorisé à prendre son siège... [...] Réélu en 1808 [...][il] fut de nouveau expulsé de la Chambre pour la même raison le 5 mai 1809 » (Dictionnaire des parlementaires du Québec, PUL, 1993). Qui, d’un député ou d’un électeur, professait les meilleures valeurs?

Repoussons les frontières. Quand Camus rédige (1943 et 1944) les Lettres à un ami allemand (Pléiade), il tend d’avance la main à celui qui est alors l’occupant. Dans les Actuelles, il dénonce la surenchère de la torture entre la France et l’Algérie. Blindé, le général Aussaresses absout le comportement de la République (Pour la France. Services spéciaux 1942-1954, Du Rocher, 2001). Inoxydable certitude militaire.

Reprenons pied grâce à la poésie et, avec Léo Ferré chantant L’étranger de Baudelaire, pensons aux réfugiés errants :

— Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis? Ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère?

— Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.

— Tes amis?

— Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.

— Ta patrie?

— J’ignore sous quelle latitude elle est située.

— La beauté?

— Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.

— L’or?

— Je le hais comme vous haïssez Dieu.

— Eh! Qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger?

— J’aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages.

Peut-on remplacer les nuages?                    

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