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Cycles de la saga ?

Cycles de la saga ?

Par Laurent Laplante, publié le 08/12/2005
La saga prospère au Québec. Laconique et précis, Le Nouveau Littré situe vite ce genre littéraire : «histoire familiale qui se déroule sur plusieurs générations». Cela suffit. Aussitôt, les exemples sillonnent la mémoire. Marie Laberge en a tâté avec un immense succès (Gabrielle, Adélaïde, Florent). Chrystine Brouillette a documenté et reconstitué (Marie LaFlamme, Nouvelle-France, La Renarde) le drame de femmes menacées du bûcher et contraintes à l’exil pour avoir offert des thérapies apprises de la nature.
Mario Bergeron a usé du procédé pour dire l’histoire d’une région québécoise (Le Petit Train du bonheur, Perles et chapelet, Contes d’asphalte, Les Fleurs de Lyse, L’Héritage de Jeanne, Des trésors pour Marie-Lou). Sonia Marmen vient d’en déployer une depuis l’Écosse jusqu’au Québec (Cœur de Gaël). Louise Tremblay d’Essiambre entend clore au quatrième tome le périple des sœurs Deblois (Charlotte, Émilie, Anne). Le puissant Bernard Clavel, Québécois d’adoption, offre sans complexe ses « Colonnes du ciel » (La Saison des loups, La Lumière du lac, La Femme de guerre, Marie Bon Pain, Compagnons du Nouveau-Monde)... Chaque fois, un souffle soulève des milliers de pages, l’audace ose prévoir les enfants des descendants, on reconstitue des temps lointains et déroutants. Dire que la saga et le public s’entendent bien n’a rien d’inflationniste.

On connaît peu les lettres de noblesse de ce genre littéraire. Malgré leur éclatement, les deux douzaines de récits des Rougon-Macquart de Zola s’intéressent à un seul arbre généalogique (Germinal, Nana...). Henri Troyat, Russe de naissance et Français d’écriture, juge la saga à sa mesure : Tant que la Terre durera (3 volumes), Les Semailles et les Moissons (5 titres), La Lumière des Justes (5 titres), Le Moscovite (3 volumes), Les Eygletière (3 volumes)... Alexandre Dumas, écrivant Vingt ans après, réussissait presque une saga en ressuscitant ses mousquetaires.

On trouvera plusieurs sagas parmi les œuvres ayant valu le prix Nobel à leurs auteurs. John Galsworthy (Nobel 1932) hésite entre les termes de «saga» et de «dynastie» et choisit… les deux. Il a raison, car la filiation n’est pas nette. La « Dynastie des Forsyte» comprendra, souplement apparentées, Forsyte Saga, Une comédie moderne et La Fin du chapitre. Autre raison pour laquelle les Scandinaves ont créé le genre : Christine Lavransdatter (La Couronne, La Femme, La Croix) et Olav Audunssoen (4 tomes). Romain Rolland, lui aussi nobelisé, fait vivre autour de son Jean-Christophe l’aval et l’amont familial.

Pourquoi cette faveur de la saga? Certes, chaque auteur possède sa justification. En ces temps de globalisation et de brassage culturel et social, on peut penser, ce qui ne ferme aucune porte, qu’un peuple comme celui du Québec cherche ses ancrages et affirme sa continuité, tout comme chaque conscience sonde ses repères. Nos voisins se sont tôt donné de grands mythes fondateurs (Moby Dick, The Scarlet Letter, Le Dernier des Mohicans). À notre tour d’oser les grands voyages dans le temps et les espaces? Jean Morency nous souhaitait ce bonheur quand il orientait notre regard vers ce renouvellement : « Le mythe américain n’est pas tant celui de la liberté que celui de la libération...» (Le Mythe américain dans les fictions d’Amérique, Nota bene, 1994). D’urgence, encore quelques sagas !
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