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Les libraires - Numéro 98
À la frontière des ténèbres

À la frontière des ténèbres

Par David Desjardins, publié le 12/12/2016

Sous un des piliers du viaduc, là où l’autoroute Laurentienne traverse la rivière Saint-Charles, quelqu’un a tracé à la peinture en aérosol : Fuck Elvis.

Je suis passé devant le graffiti en courant sur le sentier qui longe la rivière, et j’ai souri. Un peu parce que je venais de bazarder quelques vinyles du King qui traînaient au sous-sol et que la coïncidence m’amusait. Mais surtout parce que me plaisait l’idée que le personnage suscite encore assez d’intérêt pour que quelqu’un se donne la peine d’en écrire du mal sur du béton armé.

On a trop souvent tendance à se souvenir d’un Elvis confit dans le gras de bacon, paré d’atours tapageurs qui confinaient au ridicule. L’Elvis de Las Vegas, souverain d’un royaume de paillettes et de pacotille, entonnant des bluettes dégoulinantes pour les matantes. On réalise moins l’importance qu’il a eue, à ses débuts, sur toute une génération de musiciens qui se sont ensuite employés à révolutionner la musique. Et le monde, un peu. Cette Amérique profonde qu’il convoquait. Le blues noir. La country des paysans. Tout cela servirait d’introduction au rythm’n’blues pour des Beatles, Animals, Who et autres Stones qui, d’outre-Atlantique, enseigneraient à l’Amérique sa propre histoire musicale.

Je suis dans une phase « biographies de rockeurs », si vous n’aviez pas deviné.

D’abord, avec beaucoup de retard, il y a eu celle de Keith Richards, Life, dont les traducteurs mériteraient d’être fusillés pour excès d’insoutenable franchouillardise. Une histoire de rock qui commence, des accords de guitare d’une chanson d’Elvis plaqués, comme un appel à la révolution. Richards venait de trouver sa vocation.

Même émoi chez Patti Smith, dont je me délecte présentement du M Train, ou dans la petite maison minable de Bruce Springsteen, comme le raconte ce dernier dans le tout récent Born to Run.

Elvis, Patti Smith, Springsteen. Tous issus de cette Amérique profonde, besogneuse, qui tire le diable par la queue. Celle-là même qui vient tout juste d’élire Donald Trump, tandis que l’Angleterre de cul-terreux de Richards, elle, avait ouvert la marche à l’intolérance en avalisant le Brexit.

Cette Amérique, au sens états-unien du terme, celle que les journalistes auscultent avec ferveur pour conjurer la stupeur, très peu en parlent mieux que le Boss.

La fuite en avant de Born to Run. La survie à la frange de la désillusion dans Darkness at the Edge of Town, le dilemme entre l’amour filial et le sens du devoir (et la morale) chez le Highway Patrolman du sublimement dépouillé Nebraska.

Ça, c’est les chansons. Elles collent parfaitement au réel que fait voir cette autobiographie.

« Le credo italien travail, foi, famille » du côté de la mère. La dépression imbibée et silencieuse du père qui se fait chier à l’usine. La sœur tombée enceinte avant la majorité, le beau-frère chômeur. Et tout ce New Jersey en décrépitude, avec ses noms de rue idylliques (Neptune Avenue) et ses trottoirs de bois en bord de mer venant accentuer l’impression de vivre dans un rêve qui a mal tourné.

En racontant en livre le matériau premier de ses plus grands succès, Springsteen circonscrit parfaitement tout ce qui cloche avec l’Amérique.

J’ai corné des dizaines de pages de son bouquin, paru en français chez Albin Michel (et un peu mieux traduit que Life, quand même). J’ai souligné des passages et pris des notes. Parce que j’y trouvais les racines de la colère. Il y a là le portrait d’une nation rompue, déjà, dans les années 60, 70, 80, abandonnée par le politique, les affairistes et les lobbies. C’est l’histoire d’un peuple fier, mais à genoux. Aveuglé par son indignation qu’alimente l’indigence intellectuelle.

Et nous l’avions dans les oreilles depuis des décennies, grâce à Springsteen, mais aussi Dylan et Guthrie, et Cash, et Seeger, et Baez. Elle était là, sous nos yeux, dans les récits de Steinbeck comme de Raymond Carver, Jim Harrison ou Annie Proulx. Tous nous disaient que cette indignité humaine ne pouvait pas demeurer éternellement sans réponse.

Oubliez l’ère post-factuelle, les chambres d’écho que fabriquent les algorithmes des réseaux sociaux et le pouvoir des téléréalités.

Il faut avoir visité l’Amérique rurale pour comprendre ce qui s’y passe. Je pense à ces routes de la Virginie que j’ai roulées plusieurs fois, ponctuées de drapeaux confédérés, de cimetières de voitures à l’avant de maisons dont le délabrement suggère qu’elles sont abandonnées – mais ne le sont pas. Et juste à côté : le club de golf pour millionnaires, les glissades d’eau, les chalets opulents, les communautés clôturées pour estivants aussi riches qu’insécures.

Tout est là. Dans cette faille. Dans cette inégalité, dans la poursuite du bonheur dont parle la Constitution qui en fait pourtant un droit.

Nous lisons depuis trop longtemps la littérature qui en traite comme du folklore. Comme une chose inéluctable. Pour revenir à Elvis, nous partageons le fatalisme de celui de Falardeau qui dit : « Des pauvres, y en aura toujours ».

Ça, et de plus en plus, surtout, une classe moyenne qui patine pour arriver, pour garder la tête hors de l’eau et vivre juste un peu de ce rêve qu’on place devant elle comme une carotte, pour mieux la faire courir jusqu’à en perdre haleine.

Et on s’étonne qu’à bout de souffle, elle ne réfléchisse pas et vote avec ses tripes, parce qu’elle se dit que ça ne peut pas aller plus mal, au fond.

« À l’ombre du pénitencier/Aux côtés des feux de la raffinerie/Nulle part où me sauver/Nulle part où aller », chante Springsteen dans Born in the USA, trop souvent détournée par les excités de la droite populiste. Dont celle de Trump, qui a certainement profité de la misogynie et du racisme ambiants, mais surtout du sentiment de dépossession de millions d’Américains qui vivent avec cette morsure quotidienne de n’avoir aucun pouvoir sur le cours de leur nation. Ou de leur vie.

Outre quelques chanteurs, désormais millionnaires ou détenteurs d’un prix Nobel, qui s’en soucie?

Eh ben, le monde entier, désormais, puisqu’il tremble, alors que ce peuple vient d’utiliser la seule voix qu’il lui reste pour nous conduire là où loge son âme dégoûtée. À la frontière des ténèbres.

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