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Vieux loups, jeunes loups

Vieux loups, jeunes loups

Par Elisabeth Vonarburg, publié le 02/06/2011
On parle des «grands anciens» lorsqu’on veut évoquer les auteurs de jadis qui ont, les premiers, contribué à établir un corpus d’œuvres auxquelles on se réfère désormais rituellement. Dans la SF, c’est le cas des duettistes Verne et Wells, par exemple. De Stoker et Stevenson, ou Poe, pour le fantastique. Mais en fait, chaque génération a ses grands anciens — et ceux, jeunes loups aux dents plus ou moins longues, qui sont voués, ou aspirent, à le devenir.
Il est bien sûr trop tôt pour savoir si ce sera le cas de François Lévesque, mais il faut admettre qu’avec les deux premiers romans des «Carnets de Francis» s’est manifestée une voix originale, à mi-chemin entre suspense noir (pour l’intrigue) et fantastique (pour l’ambiance). Et voici que Lévesque, justement, bascule franchement du côté du fantastique avec L’esprit de la meute. David, le protagoniste, a 16 ans; un accident d’auto le rend subitement orphelin de parents qui ne s’occupaient guère de lui, et qu’en retour il n’aimait guère. Il découvre ensuite qu’il était adopté et un passage à une émission de télé lui permet de retrouver sa mère biologique, Macha, dans le petit village de Sainte-Sybille. Il s’y rend. En chemin, il est victime de crises bizarres, vaguement hallucinatoires — ou sont-ce des rêves? Ils vont à tout le moins se faire de plus en plus fréquents par la suite. Il rencontre aussi la jolie Irène, qui l’attire aussitôt. Mais sa nouvelle famille — réduite à sa mère — a un secret qu’on lui révèle bientôt: il y a un motif honteux à sa naissance et à sa mise en adoption. David arriverait peut-être à s’en accommoder si des meurtres sauvages et des disparitions inexpliquées, suivies de découvertes macabres, ne bouleversaient le petit village et ses environs. Et les rêves ou les visions de David sont de plus en plus bizarres, voire sanglants.

De même qu’on ne pouvait vraiment résumer l’intrigue des romans précédents sans l’abîmer — ce qui en confirmait l’originalité —, on ne peut résumer davantage ici. J’invite le lecteur perspicace à se rappeler le titre du roman, L’esprit de la meute... et le titre du présent article. L’intrigue est en effet à voies multiples et chaque avenue en cache une autre. Lévesque met à profit sa familiarité avec l’écriture du polar noir pour mettre en place un faisceau serré d’indices tout en gardant sa narration focalisée sur le protagoniste, nous enfonçant peu à peu avec lui entre les bizarreries vaguement comiques et les énigmes inquiétantes, puis les sombres mystères. Contes locaux datant du début de l’exploitation de la région, légendes amérindiennes et sordide histoire familiale tressent une bien solide corde... mais pour pendre qui?

Si mon jeune loup est du Québec, mon grand ancien est de France — et c’est effectivement un de mes grands anciens, avec qui j’ai appris la SF en français. Michel Demuth (1939-2006) appartient au groupe d’auteurs français qui ont constitué, entre 1950 et 1970, les premières générations d’écrivains francophones de SF/F vraiment modernes, autour de la revue Fiction, nourris de l’ensemble des traditions anglophone et francophone, et qui publiaient de la SF en sachant exactement ce qu’ils faisaient et voulaient faire: Philippe Curval, Alain Dorémieux, Nathalie Henneberg, Gérard Klein, Jacqueline H. Osterrath, Christine Renard, Jacques Sternberg, Stefan Wul, Daniel Walther... (et j’en oublie).

La haute période de Demuth dure une vingtaine d’années (1958-1975), après quoi il va pratiquement se perdre comme auteur, dans la traduction et dans la direction littéraire de revues (Galaxie) et de collections spécialisées (les anthologies OPTA). Sa principale œuvre reste «Les Galaxiales», un cycle d’histoire du futur en nouvelles bien plus proche de Cordwainer Smith que de Heinlein, Grand Prix de la SF française en 1977. Il faut donc saluer la publication de À l’est du cygne, un échantillon de textes couvrant cinq décennies: outre le plaisir de découvrir (ou de redécouvrir), l’œuvre de Demuth, on peut y constater comment l’écriture de la SF et ses thèmes ont évolué pendant ce demi-siècle. En prime, une entrevue réalisée en 2001 permet de suivre la genèse typique et sympathique d’un lecteur, puis auteur, de SF française de cette génération.

On remarque aussi quelques traits de la SF française que Demuth partage avec ses collègues — et quelques-uns de ses héritiers français, conscients ou non de l’être (par exemple Jean-Claude Dunyach): souci de l’écriture, parfois jusqu’à la poésie, accent mis sur les personnages plus que sur les seules «idées SF» souvent reléguées à l’arrière-plan et inscrites habilement en filigrane (par exemple, le voyage dans le temps). On trouve la même ambiance et les mêmes contrastes chez Henneberg (La Plaie): les plans rapprochés sur les personnages, leurs désirs, leurs craintes, se découpent sur un fond d’immenses étendues stellaires aux noms évocateurs, colonisées depuis des millénaires, agitées par des empires, des conquêtes, des défaites ou des victoires dont on a presque déjà perdu le souvenir au moment du récit. C’est la haute époque du space opera sans vergogne, qu’il faut connaître pour apprécier à sa juste valeur la résurgence (parfois post-) moderne de ce subgenre. Mais certains de ces textes sonnent aussi étrangement contemporain, par des détails technologiques semés ici et là avec abandon et qui semblent alors «prophétiques».

Le dernier Demuth (années 90) manifeste de façon encore plus éclatante son amour de l’écriture, et son lien avec la nouvelle vague anglaise et américaine des années 60, qui a libéré le style de la SF. Cela donne quelques textes hallucinés, au bord de l’hermétisme, comme «Exit on Passeig de Gracia» (1999), où des voyageurs temporels rebelles se livrent dans plusieurs versions de Barcelone à un essoufflant jeu de cache-cache avec les agents également transtemporels d’un pouvoir religieux fasciste (entité récurrente de l’univers demuthien). Le recueil se termine, cependant, choix judicieux, sur la splendide nouvelle «Dans le ressac électromagnétique» (1977), où le souffle de Demuth se déploie dans un style parfaitement maîtrisé: épique, romantique et cosmique à la fois.


Bibliographie :
L’esprit de la meute, François Lévesque, Alire, 368 p. | 14,95$ Les Galaxiales, Michel Demuth, J’ai lu, 346 p. | 11,95$
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