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Quels dragons tuer?

Quels dragons tuer?

Par Elisabeth Vonarburg, publié le 17/02/2011
La première décennie du nouveau siècle est passée. Les enfants, et pour certains les petits-enfants de «Harry Potter», campent en masse dans les cinémas pour voir le début de la fin de leur épopée à eux. Il y a cinq ans, ils allaient voir, avec leurs parents – ou grands-parents – la fin de «Star Wars» (dont le cadavre ne finit cependant pas de remuer; on peut sans doute s’attendre au même sort pour «Harry Potter»), ou encore à la finale de la «Trilogie de l’Anneau», (le livre de Tolkien étant la manifestation originelle du phénomène). Des genres différents, mais des histoires qui ne cessent de se ressembler, allant chercher dans l’enfant que nous sommes encore quelque part des structures familières à l’inconscient collectif, comme les légendes qu’elles modifient plus ou moins.
Pas vraiment de dragon dans «Harry Potter» ou «Star Wars», plutôt une kyrielle de créatures maléfiques, mais ceux qui remplissent ce rôle archétypal, les principaux adversaires des héros, sont un ex-humain
(Voldemort) et un post-humain (Darth Vader): les dragons se métamorphosent. Mais quoi qu’ils représentent là, instances parentales maternelles ou paternelles haïes et craintes,
peu importe.

Et parfois, ce tueur est une tueuse.

Entendez-vous comme ce terme résonne soudain autrement dans votre imaginaire? Qu’en est-il des dragons lorsque c’est une femme qui les imagine? Si l’on en croit les ouvrages de fantasy anglais et américains, l’approche est assez différente de celle des auteurs masculins, et la figure du dragon, bien plus complexe et nuancée, parfois complètement retournée du négatif au positif – je pense ici au cycle de «Terremer» d’Ursula Le Guin, ou encore aux romans de Barbara Hambly (non traduits, eux, je le crains).

Ce n’est pas à première vue le cas dans La Tueuse de dragons d’Héloïse Côté. Toute une écologie de dragons, géants et minis, est simplement une nuisance d’abominables pestes à détruire. La protagoniste, Deirdra, possède bien certaines caractéristiques du héros mythique – orpheline, elle a été recueillie par un maître de tueurs de dragons, à qui elle a dû, bien durement, prouver qu’elle pouvait en devenir un. Une. Mais là s’arrête le conte pour enfants que sont presque toutes ces histoires aujourd’hui – les dragons, trop souvent de carton, surabondent dans la littérature pour jeunes. Celui-ci est sans contredit un roman pour adultes. Le massacre des «monstres» est quasiment une industrie en Austrion. Très dangereux, mais pas héroïque – et bien payant. Et Deirdra n’a rien d’héroïque non plus. Comme tous les tueurs de dragons, marginalisés malgré leur utilité, elle se drogue: les «monstres» produisent la dragonne, qui permet de supporter les dangers du travail – balafrée, Deirdra en porte les marques, et sait qu’on ne vit pas vieux dans le métier. Et son autre drogue, c’est de traquer, poursuivre et tuer des dragons. Pas de famille, pas d’amis, pas d’amants. Dotée d’une approche de mercenaire, totalement
égocentrique et amorale de l’existence, elle tue et laisse tuer par ailleurs sans grand émoi. Enfant traumatisée par une attaque de dragons sur son village, puis abusée sexuellement pendant de longues années, Deirdra (dont le nom constitue un quasi-anagramme de «hydra», l’un des dragons grecs…) est d’une certaine manière elle-même un dragon.

Mais cela ne la protège guère lorsqu’elle est soupçonnée d’avoir massacré des devineresses adorant ces créatures. Poursuivie, capturée puis surveillée de près, elle ne cesse de s’échapper et d’être reprise. Et pourtant, une devineresse lui avait prédit qu’elle trouverait le bonheur lorsqu’elle aurait tué le dernier dragon, réalisant ainsi la quête d’Ubad, le premier tueur (qui n’était pas un héros non plus, au fait…). Les dragons, disparaître? Certes, ils semblent moins nombreux, mais ils deviennent de plus en plus menaçants – on dirait même qu’ils ont élaboré une stratégie collective pour se débarrasser des humains qui ont usurpé leurs territoires…

Diverses intrigues politiques viennent compliquer cette trame de fond et font ballotter encore davantage notre non-héroïne, les seigneurs du lieu étant tous des comploteurs ou des imbéciles de premier rang. Entre ces poursuites, ces retournements ou l’élucidation des diverses énigmes, Deirdra trouvera-­­
t-elle «le bonheur» avec Thad, le capitaine ancien tueur de dragons qui l’accompagne dans ses péripéties? Rien d’aussi rose. La finale nous la montre en proie à un dilemme: doit-elle cesser de chasser et de se droguer, ou devrait-elle continuer? Mais elle a beaucoup appris sur les dragons d’Austrion, et surtout, elle a enfin compris que le véritable dragon qu’elle pourchasse et tue sans relâche, c’est son passé. Elle agira en conséquence. Un bien petit pas, qui est cependant énorme pour elle.

Que cette mise à plat du motif légendaire réussisse à ne pas banaliser l’intrigue ni la trajectoire de la protagoniste, ce n’est pas la moindre réussite de ce cinquième roman d’Héloïse Côté. L’auteure vient de faire un grand pas, elle, vers sa maturité d’écrivaine de fantasy, en nous rappelant qu’on ne chasse ni ne tue les dragons en toute impunité: les plus dangereux, les plus réels, sont encore les dragons intérieurs.



Bibliographie :
La tueuse de dragons, Héloïse Côté, Alire, 476 p. | 15,95$
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