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Les visiteuses

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Par Elisabeth Vonarburg, publié le 17/06/2009
En science-fiction, les thèmes de la rencontre avec l’Autre et de sa différence sont fondamentaux et inépuisables: parlons donc de rencontres dans l’Ailleurs.
L’exilée de Ta-shima est le second roman d’Adriana Lorusso, et c’est de la «vraie» science-fiction, ce qui est plus rare qu’on veut bien le croire chez les auteures de SF. En fait, celles-ci s’intéressent souvent plus à des sciences moins «dures» que, par exemple, la physique — même si, aujourd’hui, la physique quantique a quelque peu rendu ce terme… discutable. Heureusement, la biologie et la sociologie sont considérées comme légitimes par la SF, et surtout l’«exo»: exobiologie1, exosociologie2… Bref, space opera et histoires de planètes. Et d’extraterrestres? Oui, mais dans L’exilée de Ta-shima, les extraterrestres sont des humains retrouvés après un long isolement orchestré par la race dominante — avec tout ce que cela implique: impérialisme pour la culture la plus forte, et ce, même si elle pense n’avoir rien à gagner dans cette colonie perdue, et réflexes défensifs pour cette dernière, qui sait néanmoins à quoi s’en tenir.

Un conflit horriblement meurtrier a jadis causé la scission: la caste supérieure, virant au fondamentalisme religieux, a sévi contre les recherches génétiques de certaines colonies. Cette rigueur de pensée s’est aggravée depuis, ce qui ne rend pas les retrouvailles faciles avec les Ta-Shima, naufragés pendant la guerre sur une planète inhospitalière, et pour qui les manipulations génétiques ont été le seul moyen de survivre. Lorusso nous fait comprendre comment tous ces humains sont des… extraterrestres les uns pour les autres. Le choc des civilisations est décrit avec intelligence et habileté, et surtout sans lunettes roses: la culture de Ta-Shima a des aspects choquants (et parfaitement justifiés). Elle n’est pas pour les cœurs faibles, mais Lorusso expose intelligemment les conséquences logiques de ses prémices, d’abord scientifiques, puis sociales et psychologiques — mission essentielle de toute bonne science-fiction, brillamment accomplie ici.

Le roman de Francine Pelletier, Un tour en Arkadie, est lui aussi une histoire de choc de cultures. Là encore, deux civilisations se retrouvent après avoir été séparées par la guerre. Les colons possèdent une technologie moins développée, ce qui ne les empêche pas de refuser de se faire exploiter par les compagnies minières, qui lorgnent leurs richesses naturelles. C’est la révolte. Mais là où Lorusso partage les problèmes et les décisions des personnages directement compromis dans le conflit, Pelletier choisit un personnage d’héroïne malgré elle. À peine une héroïne, d’ailleurs. Frédérique Laganière est capitaine de cargo spatial. Aux prises avec des problèmes financiers, elle accepte un contrat douteux, qui la laisse captive avec sa pilote sur Arkadie, parmi les rebelles et leurs sympathisants. Femme solitaire, membre d’une civilisation riche, c’est aussi une pacifiste, mais passivement, comme par défaut: n’ayant aucune compréhension des terribles réa­lités des conflits, Frédérique éprouve un réflexe de recul irréfléchi devant toute violence et, surtout, ne veut absolument pas être impliquée. Et pourtant, elle va l’être, et c’est un de ses actes, d’une violence ultime, qui précipite le dénouement de la crise. Nous suivons le cheminement de sa pénible prise de conscience, la voyant se dépouiller peu à peu de la couche d’indifférence ignorante qui la protégeait… Là non plus, pas de lunettes roses. Le savoir, l’action — l’engagement, si marginal et involontaire soit-il — ne sont jamais sans conséquences. Frédérique Laganière n’est pas convertie à l’héroïsme à la fin du roman; elle rentre chez elle, dépouillée de son ancienne peau, et nous ignorons si elle pourra jamais s’en créer une nouvelle.

Il est évidemment des Autres et des Ailleurs plus discrètement symboliques que des planètes lointaines et des humains métamorphosés. C’est le cas dans toute l’œuvre d’Esther Rochon, un genre à elle seule au Québec. En effet, l’auteure emprunte avec la plus aimable désinvolture à la SF, à la fantasy, au fantastique et à la littérature «ordinaire», et les fusionne avec un ton inimitable. La dragonne de l’aurore se déroule après «Le cycle de Vrénalik», mais en fait réapparaître plusieurs personnages dans un lieu tout différent. Car enfin, que se passe-t-il après la réalisation de la prophétie libérant un pays? Ce n’est pas tout d’être libre, il faut vivre avec cette liberté (pour des lecteurs québécois, les résonances politiques, sociales, historiques, se présentent à bien des détours de l’intrigue). Et que deviennent les héros, lorsque leur épopée est derrière eux? Nous retrouvons donc Taïm Sutherland, Strénid, Anar Vranengal et quelques autres. Ils errent pendant un temps, décrochage nécessaire après leur intimité brûlante avec des mythes ancestraux. Ainsi, Strénid vit longuement à Ister-Inga, la Montréal de Rochon: pour lui comme pour tous les immigrants, c’est notre culture qui représente l’Ailleurs… Ils finissent par se retrouver au Cathadial, une utopie communautaire où Strénid veut déménager les Asvens — et où ils basculeront de nouveau dans le mythe.

Rien de rigide ni d’autoritaire dans l’utopie «rochonienne», et les Cathades ne sont pas des égoïstes heureux dans leur petit cercle bien protégé. L’énergie de la tendresse, de la bonté, de la droite simplicité, est contagieuse. Il y a là, plutôt, une grande souplesse et un côté terre à terre des plus réjouissants. À côté de cela, on trouve des aspects aussi déroutants pour nous que pour Taïm Sutherland. Par exemple, un des arts qu’on y pratique est le «laisser mourir» — version rochonienne du droit, non pas à la paresse comme chez Paul Lafargue, mais à un nécessaire lâcher-prise plus oriental qu’occidental — on se rappelle alors que l’auteure est une adepte du bouddhisme tibétain.

Comme le reste de l’œuvre rochonienne, ce texte admirable parlera à tous ces Rêveurs au jour le jour, sans qui l’avenir n’existera pas — ou existera si mal —, à tous ceux qui, dans leur petit coin, sans poses et sans fanfare, essaient d’être simplement mieux humains.


1 L’exobiologie (aussi appelée astrobiologie par les Anglo-Saxons) est une science interdisciplinaire ayant pour objet l’étude des facteurs et des processus, notamment géochimiques et biochimiques, pouvant mener à l’apparition et à l’évolution de la vie sur Terre ou ailleurs dans le système solaire.

2 Autre appellation de l’astrosociobiologie, une discipline spéculative étudiant les civilisations extraterrestres présumées et leurs caractéristiques sociales.



Bibliographie :
L’exilé de Ta-Shima (t. 2), Adriana Lorusso, Bragelonne, 608 p. | 34,95$ Un tour en Arkadie, Francine Pelletier, Alire, 338 p. | 14,95$ La dragonne de l’aurore, Esther Rochon, Alire, 466 p. | 15,95$
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