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Et si…?

Et si…?

Par Elisabeth Vonarburg, publié le 21/06/2012
Les uchronies (ou «univers divergents») ont la cote en France. On est habitué aux Heliot, Bordage et autres Mauméjean (pour n’en citer que trois), mais voilà que s’y ajoute un auteur connu surtout pour ses nouvelles et son hilarante (et excellente) série «Les futurs mystères de Paris». À vrai dire, Roland Wagner avait déjà écrit une uchronie, H.P.L. (1890-1991), dans laquelle H. P. Lovecraft vit jusqu’à 110 ans, ce qui lui permet des échanges mouvementés avec Philip K. Dick et Robert A. Heinlein. Avec Rêves de gloire, Wagner explore plutôt la mythologie française, si l’on peut dire, puisqu’il couvre le début des années 60, le moment où la France a vraiment cessé d’être un empire colonial en quittant l’Algérie.
Le général de Gaulle meurt en 1962 dans un attentat. La France bascule alors dans une instabilité politique croissante qui la pousse vers un régime autoritaire soutenu par les militaires. On met fin à la guerre d’Algérie et la colonie recouvre son indépendance, à l’exception de trois enclaves: Bougie, Oran et l’Algérois. La première est rétrocédée six mois plus tard, puis Oran est également rendue, servant de contrefeu, car la métropole espère garder l’Algérois, essentiellement la ville d’Alger. La divergence initiale menant à cet univers parallèle repose cependant sur un événement d’envergure internationale: les Américains et les Russes qui sont nez à nez dans la course à l’espace.

C’est donc sur ce fond solide que se déroule Rêves de gloire. Mais si le titre évoque irrésistiblement la nostalgie impérialiste encore bien vivante en France, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Wagner refait certes l’Histoire, mais surtout la «petite»: l’histoire culturelle.

En effet, toute une jeunesse rebelle — qui se sait destinée au casse-pipe algérien par le service militaire obligatoire — non seulement déserte, mais se trouve aussi poussée, voire déportée par le gouvernement «aux colonies», c’est-à-dire dans les enclaves françaises et, lorsque celles-ci sont rendues à l’Algérie, dans l’Algérois. Cette jeunesse-là, désignée par le terme «vautriens» (des vauriens qui se vautrent…) a connu son Woodstock à Biarritz, et Timothy Leary l’a nourrie de «gloire», la drogue qu’il a apportée avec lui d’Amérique. Cette jeunesse aime, écoute et produit de la musique, beaucoup de musique. Sa concentration forcée en Algérois va produire une explosion de «sexe, drogue et rock’n’roll» qui nous est familière, mais transposée avec brio dans des lieux et surtout dans une culture qui ne l’est pas — surtout de ce côté-ci de l’Atlantique.

Ayant parfaitement assimilé la leçon de Dick dans Le maître du Haut Château, Wagner nous présente son univers divergent par le petit bout de la lorgnette, vu par des gens ordinaires: vautriens et vautriennes, idéalistes pragmatiques et communautaires (la révélation majeure de la gloire, c’est qu’il n’y a pas de Dieu), troufions plus ou moins paumés, combattants de la liberté algériens, militaires français purs et durs, pieds-noirs expatriés, harkis, musulmans, chrétiens, juifs, toute la faune bigarrée qui se presse à Alger, surtout lorsque celle-ci devient la dernière enclave française où s’est déversée la population qui n’a pas pu ou voulu retourner dans la métropole. Des noms et des prénoms flottent ici et là, mais tous les personnages sont les narrateurs anonymes de leur propre petit morceau d’histoire et, fait admirable, on ne se perd en général pas dans ces voix entremêlées, qui sont chacune assez caractéristiques. On ne se perd pas non plus — pas trop — dans la trame temporelle, un long retour en arrière structuré par un souple va-et-vient entre divers moments illustrant la marche à l’indépendance de l’Algérie, d’une part, puis le déclenchement de la sécession de l’Algérois, qui va devenir une commune libre — dans la foulée du mouvement vautrien. Le tout est en effet scandé par la musique «psychodélique» présentée en notes musicographiques où l’on voit passer des noms connus et inconnus (Johnny Halliday est mort jeune dans un attentat en Algérie, son principal guitariste est un noir antillais à la Jimi Hendrix, Dieudonné Laviolette; les musiciens des Silver Beetles sont devenus des accompagnateurs de studio…), assurant ainsi le vacillement entre les réalités qui constitue le plaisir et le défi propres à l’uchronie.

Rêves de gloire est le titre d’un disque vinyle hyper rare des Glorieux Fellaghas, groupe mythique de la musique psychodélique. Quant au narrateur principal du roman, c’est un maniaque collectionneur et revendeur de disques. On assiste par bribes à la création de ce vinyle culte, au confluent de plusieurs des narrateurs anonymes, mais l’important, c’est que quelqu’un recherche ce disque et en tue les propriétaires. C’est la trame pseudo-policière — très lâche — qui anime le roman.

Il y aurait encore bien des détails à relever dans ce roman riche et complexe. Par exemple, la révolution informatique et le P2P y existent, et Wagner a inventé des termes alternatifs (comme «un clic sur le mulot», qui rend à nos «souris» leur charge de bizarrerie comique, ou encore les «minifiles»). On pourrait aussi évoquer l’aspect autobiographique, à la fois réel — Wagner est connu dans le milieu SF français comme musicien et grand fumeur — et fantasmé: il est né à Bab El Oued, en Algérie, mais en 1960; les références soixante-huitardes n’en sont donc pas de directes pour lui, même s’il rend très bien le grand souffle libertaire et communautaire de ces années-là. Et enfin la mise en abyme du roman, puisque dans les deux brèves scènes-cadres, au début et à la fin, on rencontre rien de moins qu’Albert Camus, lequel ne s’est pas «emplatané» sur une route de l’Yonne en 1960, et projette d’écrire… une uchronie sur l’histoire de l’Algérie.

On aura compris qu’il s’agit là d’un grand roman, certainement le meilleur de Roland Wagner. On peut cependant se demander ce que des lecteurs québécois pourraient en tirer, fussent-ils amateurs de musique rock et au courant de l’histoire européenne de la deuxième moitié du siècle dernier. Mais de fait, peut-être y a-t-il là pour nous un intérêt supplémentaire: le tableau d’une dynamique sociale et politique irriguée par une nouvelle vision du monde, des idées généreuses qui font leur chemin dans toute une génération pour aboutir enfin à une indépendance conquise dans l’enthousiasme collectif, et pacifiquement.

Chaque lecteur nourrit ses propres uchronies nostalgiques.


Bibliographie :
RÊVES DE GLOIRE, Roland C. Wagner, L’Atalante, 704 p. | 45,95$
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