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Autre fin du monde

Autre fin du monde

Par Elisabeth Vonarburg, publié le 18/10/2010
Le Canada (et surtout le Québec), devenu frontière avancée de la forteresse Amérique, est en proie au terrorisme quotidien et aux grandes migrations humaines fuyant les crises déclenchées par les bouleversements climatiques. Paul Verlande et son partenaire Alexis Voronine, deux superflics de la Sureté du Québec, enquêtent sur la mort suspecte de deux policiers bien ordinaires. En cours de route, ils découvrent des enlèvements puis des assassinats d’enfants, exécutés avec un excès surprenant de technologies bien trop sophistiquées. Tandis que s’accumulent catastrophes naturelles et humaines et que la crise globale s’accélère, ils vont déterminer qu’il existe un lien entre tous ces cas. Voilà Métacortex, de Maurice G. Dantec.
Si vous voulez lire un thriller futuriste normal, ce livre n’est pas pour vous. En effet, tout bascule dans le premier tiers du roman: après l’arraisonnement d’un camion transportant des armes illégales, Verlande hérite d’un objet très spécial, une enveloppe noire d’abord, mais qui se métamorphose ensuite à répétition. Cet objet transcende rapidement la simple technologie de pointe: entrant en contact avec la psyché de Verlande et son corps, il va jusqu’à modifier son ADN et le doter de capacités surhumaines.

Et si vous voulez lire un roman de science-fiction futuriste «normal», ce livre n’est pas vraiment pour vous non plus. Non seulement le fameux «Métacortex» prend en cours de route une coloration de plus en plus métaphysicosurnaturelle, mais encore le tout est écrit dans le style urgent et furieux du prophète qui crie dans le désert: Dantec a des positions idéologiques assez particulières, mystico-délirant sur la religion, polémico-écumant sur les frictions interethniques. Mais ici, la fiction est heureusement bien présente, en alternance avec les tirades idéologiques virulentes, les considérations philosophiques obscures et les spéculations non moins complexes sur la nature du monde, de l’Histoire, de la psyché humaine, de la Cité — la polis, dont les représentants de l’Ordre et de la Loi sont l’émanation la plus évoluée selon le narrateur.

Mais ce n’est pas tout! L’histoire de Paul Verlande rejoint l’Histoire: son père, alsacien, a été engagé de force à 17 ans dans l’armée allemande. Dans de longs épisodes en contrepoint à l’évolution de l’enquête de son fils, on plonge avec lui dans la campagne de Russie, puis dans les marches et contremarches suivant le débarquement des Alliés. Après quoi, il participe à la fondation d’Israël et, recruté par le Mossad, devient agent clandestin au Canada. Le traumatisme de la guerre de 40, fondamental pour Dantec, occupe donc un espace considérable dans le roman. La Seconde Guerre mondiale, martèle Dantec, n’a jamais pris fin: les nazis ont perdu une bataille, mais pas la guerre idéologique, car leur folie militarotechnologique s’est métastasée à l’Est comme à l’Ouest…

Les sauts dans le temps avec le père de Verlande deviennent de moins en moins un procédé littéraire et de plus en plus un élément de l’action, car le Métacortex a quelque chose à y voir. Verlande finit par voir son père jeune soldat, discuter avec lui et même les utiliser, lui et son groupe de survivants devenus bien réels le temps de la bataille finale, dans l’antre souterrain de la Bête, contre l’organisation qui se cachait derrière tant d’événements horribles ou catastrophiques depuis le début du roman.

Il y a quelque chose de sombrement jouissif dans ce roman. C’est la Schadenfreude (la joie provoquée par le malheur des autres) devant le Grand Nettoyage Vengeur. La fin du monde, ce bon vieux classique de la SF. Ou du moins la fin d’un monde, notre irrécupérable monde pécheur (la finale est littéralement apocalyptique). Il y aura pourtant quelque chose après. Et surtout quelqu’un. Apothéose christique inversée: Paul Verlande, mort deux fois et ressuscité par le Métacortex, surhomme quasiment divin, mais aussi premier et dernier de son espèce, est le gardien ignoré d’une humanité qui va régresser en deçà du Verbe, «un des derniers hommes à être doté de la parole»:

«Je nomme la parole des morts […] je la diffuserai […] contre tous ces «vivants» agglomérés en meutes ou en troupeaux […] contre tous, absolument tous, […] innocents comme coupables, victimes et bourreaux, réfugiés et tortionnaires, victimes-bourreaux […] tous se verront renvoyés à la réversibilité des sacrifices, tous devront composer avec le tabernacle qu’ils ont cru pouvoir ouvrir sans en payer le prix.

Je suis le gardien de toutes les frontières, je suis la sentinelle de toutes les forteresses, je suis le flic de toutes les cités qui disparaissent. […] Je suis l’homme qu’il vous faudra tuer si vous voulez continuer à vivre, et à mourir, dans vos existences carcérales.

Je suis le dernier flic.

Je suis l’instrument du sacrifice.»

Si vous désirez lire un roman qui essaie d’être tout en même temps, et qui y parvient assez souvent, ce livre est peut-être pour vous.




Bibliographie :
Métacortex, Maurice G. Dantec, Albin Michel, 808 p. | 34,95$
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