Chroniques

Littératures de l'imaginaire

Les libraires - Numéro 93
Au cœur de la différence

Au cœur de la différence

Par Elisabeth Vonarburg, publié le 01/02/2016

Lauréate en 2015 du prix Hommage visionnaire qui salue le travail et la présence obstinés des auteurs québécois de science-fiction et de fantastique, Esther Rochon poursuit depuis quarante ans des visions très personnelles qui, pourtant, s’inscrivent à la fois dans l’imaginaire collectif québécois et dans celui de chacun de ses lecteurs, d’où qu’ils viennent. En songeant à l’oxymore du titre – La splendeur des monstres –, j’ai cru comprendre pourquoi : Rochon explore la lisière où se rencontrent terreurs et aspirations d’un peuple en devenir, soit terreurs et désirs de la métamorphose.

Dès les premiers textes ouvrant le recueil, le ton est donné. Que ce soit avec « L’étoile de mer » (« La science nous apprend que les vertébrés – par exemple les êtres humains – descendent des échinodermes – par exemple les étoiles de mer. Certains échinodermes acquirent jadis la faculté de se reproduire à l’état larvaire; ils se mirent à passer leur vie entière à l’état larvaire. C’est de ces animaux que les vertébrés proviennent. Ainsi, d’une certaine façon, nous ne sommes jamais devenus adultes. ») ou les fantômes affamés des Xils qui errent dans Montréal et que la narratrice nourrit sans les craindre (« à défaut de nous parler, nous pourrons au moins être beaux ensemble »), la rencontre de l’Autre, dans sa différence « monstrueuse », parce qu’il n’est tout simplement pas moi, est génératrice d’irréparables changements qu’il faut accueillir les mains ouvertes sous peine de succomber à la raideur mortelle des refus.

La monstration, c’est l’évidence, la mise en évidence, et ce que nous montre Rochon, son illumination, c’est la complexité profonde du vivant et en même temps sa simplicité, ni coupable ni innocente. Car Rochon (pétrie de simplicité bouddhiste, mais aussi de l’humour très particulier nourri par cette vision du monde) est une auteure paradoxale : du choc des contraires, de la splendeur des monstres, jaillit la révélation. C’est la merveille de ses textes : sa capacité discrète mais généreuse à faire jaillir la lumière de la noirceur, la beauté des cloaques. La force de la nouvelle « Coquillage » repose sur le violent dégoût de la laideur revendiquée d’un des protagonistes, retournée en tendresse et en compassion, comme sur la férocité douce du coquillage à l’égard de ses humains. On en trouve un autre écho dans « La nappe de velours rose » où, sur fond de cataclysme meurtrier et de personnes déplacées de force, une adolescente perdue commet des actes épouvantables afin de survivre puis devient la figure de proue des survivants, non dans la gloriole triomphante, mais dans l’acceptation honnête et humble de ce qui est et de ce qui a été : « Nous sommes tous des émigrés, même ceux qui sont nés ici. Par contre, nous sommes vivants, et à notre place. Morts par rapport aux espoirs qu’on avait mis en nous, vivants face à ce qui est en train d’avoir lieu ».

 

L’humour n’est pas forcément le premier terme qui nous vient à l’esprit lorsqu’on songe à l’œuvre d’Esther Rochon et, pourtant, il y a toujours la distance souriante de ce regard posé sur les êtres et les choses, avec parfois une étincelle presque sarcastique. C’est perceptible dans ses fictions, mais aussi – et surtout – dans les introductions de ses nouvelles, qu’on pourrait ne pas lire si l’on estime qu’il s’agirait d’un voyeurisme importun – elle-même n’est pas dupe de l’exercice qu’elle transforme en une autodésacralisation assez réjouissante par ses confidences énoncées simplement et sans fard. J’ai aimé l’écho de cette voix qui prolonge ses textes et résonne en un va-et-vient subtil avec eux. Il me reste à souhaiter en conclusion que le reste des nouvelles de Rochon (re)trouve sa voie vers les lecteurs des nouvelles générations dans le milieu. C’est une voix unique, singulière et universelle, qui se moque bien des étiquettes de genre, mais qui saura parler à quiconque est conscient de la familière étrangeté du monde.

La SF sur sa table à café
Hurtubise a eu la brillante idée de traduire de l’anglais Dictionnaire de la science-fiction, qui contient « plus de deux cents titres célèbres ». Comme l’indiquent la préface intelligente et raisonnablement nuancée de l’écrivain Stephen Baxter puis l’introduction du responsable de l’ouvrage, Guy Haley, on a pris acte de la visibilité (littérale) de la SF dans le monde actuel par les écrans petits ou grands, et c’est surtout à cela qu’on a consacré les études et, particulièrement, les images. Si on prend au hasard un des thèmes choisis, « Sombres futurs, apocalypses et guerres spatiales », sur soixante-dix entrées, dix-sept sont des œuvres de fiction écrite. Le reste traite de films, de téléséries, de dessins animés divers et de mangas. Les amateurs seront comblés. Mais on n’a pas donné à ce livre de table à café des dimensions adéquates. Il y a au début quatre pages intitulées « Comment lire ce livre ». Réponse de ma part : « Avec une bonne loupe » (suggestion de cadeau d’accompagnement). Personne, bien sûr, ne lira ce livre; on regardera plutôt les nombreuses images. Je n’ai pu retenir un mouvement agacé devant cette prépondérance donnée au visuel. Il fascine, même fixe, comme ici, sans laisser d’espace à la réflexion; or qu’est-ce que la SF si elle n’invite pas (comme le disent les préfaciers) à réfléchir? Je remarquerai enfin que tous les contributeurs de l’ouvrage sont des spécialistes américains, anglais ou anglo-canadiens (?), et j’ai dû beaucoup chercher dans l’index pour trouver des créateurs français. Par exemple : Verne (Jules et Michel, même si les pages qui sont consacrées au père sont, inévitablement, importantes), Vadim (pour Barbarella), Valérian (et donc Mézières et Christin), René Laloux (et donc Moebius)… En général, si on cite des francophones (ou des Russes, Italiens, Polonais, bref, des non-anglophones), c’est parce qu’ils ont travaillé aux images d’un film, d’une série TV ou d’une BD. Les œuvres les plus « célèbres » sont donc d’une manière écrasante :  a) du visuel; b) issues de l’anglophonie. Mais, quelle que soit la langue, on a plus de chance d’être visible avec des images qu’avec des fictions écrites, de toute évidence.

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