Chroniques

Littérature québécoise

Le libraire - Numéro 82
Traversées d’un siècle maculé de sang

Traversées d’un siècle maculé de sang

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 11/04/2014

Alors que l’actualité lugubre en Ukraine et ailleurs sur la planète nous interpelle, deux romans signés par deux écrivains québécois d’origine étrangère, errants et magnifiques, Sergio Kokis et Anthony Phelps, nous rappellent que l’héritage de violence, d’horreur et de démagogie du XXe siècle ne sera pas aisé à exorciser.

Renouer avec d’anciennes connaissances
Les fidèles de l’œuvre de l’écrivain québécois d’origine brésilienne Sergio Kokis se souviennent sans doute de Makarius Martijnus Steiner, acrobate et mime génial, natif des provinces baltes de l’empire russe, qu’on avait croisé dans les pages de Saltimbanques (2000), puis de Kaléidoscope brisé (2001). Ils se souviennent aussi que cet étrange personnage « tout en muscles et en tendons » s’était suicidé à Rio dans les années 50. Mort, le forain n’est cependant jamais sorti de l’esprit de son créateur, qui lui redonne vie dans un roman qui porte son prénom comme titre, histoire d’explorer son destin « dans toute sa profondeur et comme il le méritait », dixit le romancier en quatrième de couverture.

Pour cette nouvelle mise en scène de son antihéros, Kokis a imaginé un double récit : d’une part, il braque ses projecteurs sur Carlos Schulz, un artiste graveur d’origine brésilienne en exil en Italie qui désire réaliser une danse macabre et qui, pour trouver l’inspiration, souhaite retrouver des poèmes qu’aurait jadis interprétés le légendaire Makarius croisé vitement dans l’atelier d’un de ses anciens maîtres au Brésil; d’autre part, l’auteur d’Errances revient avec force détails sur la trajectoire de Makarius, depuis ses tout débuts prometteurs dans les cabarets de Berlin durant les années folles, et suit le parcours de son forain jusqu’à cette mort absurde à Rio.

Comme on pouvait s’y attendre aussi, l’un et l’autre pans du récit ne servent au fond que de prétextes à Kokis pour proposer une nouvelle traversée kaléidoscopique du XXe siècle, qui lui permet de faire voir le sort atroce réservé aux soldats allemands durant la Première Guerre mondiale, les horreurs de la guerre d’Espagne, l’avènement des premiers stalags nazis. Ce roman permet également à l’écrivain de revenir sur l’un des thèmes récurrents de son œuvre, à savoir la fonction de l’art et de l’artiste dans un monde agité, décadent, en perte de tout repère moral et esthétique.

« C’est la conscience lucide de la mort qui pousse à l’art et à l’aventure », écrit le romancier, dont on sait les préoccupations métaphysiques. Obsédé par les divers visages de la mort, par son importance dans les sociétés ancienne et contemporaine, Schulz semble emprunter la voix de l’auteur, lors de ses échanges fascinants avec Lunardi, pathologiste milanais, à propos de la vie, de l’art, des croyances religieuses, au cours desquels resurgissent des interrogations déjà présentes dans des œuvres antérieures.

Au-delà de ces questionnements philosophiques, c’est toujours la truculence du conteur, son goût pour les personnages plus grands que nature, ses propos emportés sur l’Europe, l’Amérique et le destin du monde qui font de chaque page de Kokis un véritable festin, pour l’esprit et l’âme.

À la merci des ogres
Il n’y a pas si longtemps, le démagogue Éric Duhaime affirmait sans sourciller que « les Noirs ont eu peu de héros » et que « malheureusement, j’ai l’impression que quand ils ont des héros, ça finit souvent que c’est des zéros. » Et pour étayer ces propos, inspirés par une sordide affaire d’agression sexuelle pour laquelle le boxeur d’origine haïtienne Jean Pascal avait été interpellé comme témoin important, Duhaime avait renchéri en citant pour autres exemples le boxeur haïtiano-canadien Adonis Stevenson, le hockeyeur Georges Laraque et même Barack Obama, selon lui, « le pire président de l’histoire des États-Unis ».

Quelques semaines à peine après l’élection de Dany Laferrière à la prestigieuse Académie française, le commentaire de Duhaime ne pouvait faire sourciller que ceux et celles qui ignoraient encore que le triste sire a fait de l’étalage de son inculture, de ses préjugés et de sa stupidité sur les ondes radiophoniques et télévisuelles une sorte de sport extrême. Qu’à cela ne tienne : on ne s’attendait pas à ce qu’un tel personnage émette des opinions nuancées ou fasse montre de la moindre connaissance en matière de contribution des Noirs en général et des Haïtiens en particulier au patrimoine culturel de l’humanité.

Il est évidemment question de héros et d’héroïsme dans Des fleurs pour les héros, ce roman inoubliable d’Anthony Phelps qui paraît sous un nouveau titre et dans une nouvelle mouture. Réédition bienvenue, certes, de Moins l’infini, ce livre fait revivre une poignée d’écrivains du groupe Haïti Littéraire, dont Anthony Phelps fut l’un des membres fondateurs. Cela lui valut d’être persécuté, emprisonné et torturé sous le régime sanglant de Papa Doc; cela lui valut, par l’exil au Canada dans les années 60, l’errance mais aussi le devoir de mémoire.

Récit emblématique de ces années-là, Des fleurs pour les héros fait le bilan des mésaventures d’une poignée d’intellectuels et d’artistes réunis par leur haine de la dictature au sein du Parti d’Entente populaire fondé par le flamboyant Jacques Stéphen Alexis, autre gloire des Lettres haïtiennes, hélas assassiné par ordre de Duvalier père.

« Certains affirment que le pays n’a jamais connu tant d’horreur et disent que j’ai changé la capitale en celui de Port-aux-Crimes… Ha! Ha! Port-aux-Crimes!... Tonnerre! Répétez après moi : Port-aux-Crimes!... Port-aux-Crimes!... » Telles sont les paroles que Phelps met dans la bouche du dictateur, triomphant devant le spectacle des ténèbres qu’il a su propager dans tout le pays. Quarante ans après sa parution initiale, le roman n’a rien perdu de sa tragique pertinence. Dans la langue créole, d’une sublime élégance, le poète de Mon pays que voici remettait en perspective, déjà en 1973, tout ce qu’Haïti perdait et perdrait au fil de ces années de totalitarisme anthropophage qui seraient suivies après le dechoukaj (révolution populaire) de 1986 par tant de dérives, de naufrages et de catastrophes, naturelles ou pas.

Faut-il rappeler qu’Anthony Phelps, toujours aussi imperturbable dans sa droiture, a récemment refusé de recevoir des mains du président Michel Martelly la plaque d’honneur qu’on lui décernait, ainsi qu’à d’autres écrivains haïtiens en vedette lors la manifestation Livres en folie 2012, en signe de protestation contre l’impunité scandaleuse dont jouit Duvalier fils depuis son retour improbable en Haïti?

Depuis mon adolescence, Phelps le magnifique fait pour moi figure de rempart contre les ténèbres, l’inculture et la barbarie. S’il n’est pas un vrai héros, alors qu’on m’en montre un…

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