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Toutes ces sortes de bleu

Toutes ces sortes de bleu

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 28/09/2009
Le chroniqueur cherche parfois longtemps et en vain les liens entre des ouvrages qui n’ont en commun que le moment où il a mis la main dessus. Il n’y a donc pas forcément de rapport entre les essais d’Hubert Mansion et de John Gilmore et ce premier roman de Sophie-Luce Morin… sinon cette couleur, le bleu, dont les trois bouquins arborent une teinte distincte.
Si par une nuit d’hiver un voyageur
Curieusement, pour quelqu’un qui a grandi au Saguenay—Lac-Saint-Jean, je n’ai jamais mis les pieds à Chibougamau. C’était aussi le cas d’Hubert Mansion jusqu’à cette nuit de froid sibérien sur la 167 au cours de laquelle l’idée de son essai Chibougamau, dernière liberté, sa nécessité même, s’est imposée à lui avec l’évidence incontournable d’un orignal au milieu d’une route. Encore que, comme l’auteur le fait remarquer, ce bouquin ait peut-être commencé à germer dans son esprit le jour où «[sa] tante Suzanne [lui] a rapporté du Canada une fourrure de raton laveur pour [ses] huits ans».

Faisant montre d’une connaissance de la région et de ses habitants étonnante, surtout pour un «étrange» (l’auteur est d’origine belge), Mansion raconte ce coin de pays qui a connu ses heures épiques à l’époque de la traite des fourrures, avant de vivre d’autres ressources naturelles. Après la fourrure, celle de castor notamment, si prisée par nos cousins d’outre-Atlantique, ce sont les richesses du sol minier qui ont servi de moteur au développement de Chibougamau. Avec verve, l’essayiste retrace l’histoire des premiers colons qui s’y sont installés, évoque ces autochtones avec qui il leur a fallu tisser des liens. Certes, l’intérêt de l’ouvrage repose sur le rigoureux travail de recherche qui en a nourri l’écriture, mais aussi sur les indéniables qualités de conteur de Mansion.

Qui plus est, l’auteur ne dédaigne pas d’adopter un ton philosophique quand, par exemple, il écrit que «[sa] compréhension du monde et de la diversité humaine, de la beauté de la nature et de sa sauvagerie serait restée plus incomplète sans ces terres glacées». Avec son iconographie riche et abondante, ce livre — qui n’est pas sans rappeler par sa facture certains des premiers ouvrages de Jean Désy — deviendra une référence au moins aussi incontournable… qu’un orignal au milieu de la route par un nuit d’hiver!

Curieux mélange triste-bleu
Évocateur et intrigant à souhait, le titre du premier roman de Sophie-Luce Morin, Écris-moi en bleu, est en soi un programme esthétique! Mais ne qualifierais-je pas de roman de manière expé - ditive cette oeuvre qui tient à la fois du récit, de la nouvelle, du poème et peut-être même du journal intime? L’éditeur n’a pas tort de prétendre que le livre fait fi des catégories trop commodes qui nous servent à sérier nos lectures. L’auteure glisse avec aisance d’un type de discours à l’autre, en esquissant les traits des personnages qui l’habitent, en brossant les décors où elle les fait évoluer. «Tous ces visages m’étourdissent, écrit-elle. Fuir. Encore. Marcher et retourner vers vous, dans la chambre de verre stérile des amants. Me gaver de vos paysages. Et m’endormir dans le ressac des souvenirs, en espérant vous trouver de nouveau au réveil.»

En somme, il est question ici des souvenirs d’une enfance malheureuse, qui hantent la quotidienneté d’une vie marquée au sceau du vague à l’âme, d’une quête de salut et d’un irrépressible besoin d’amour. «Voilà c’est moi: c’est rien j’angoisse», pourrait dire la narratrice d’Écris-moi en bleu, en empruntant le titre d’un bouquin d’Anne Dandurand, qu’elle rejoint par le propos davantage que par la manière. Et comme l’amour n’est pas au rendez-vous, enfin pas tel qu’on l’espèrerait, il ne reste plus à cette héroïne à qui Sophie-Luce Morin prête ses mots… que ces mots, justement! «[Ces] mots, cousus de fils d’ébène, c’est à vous que je les offre, tel un bouquet de perles.» De Sophie-Luce Morin, les lecteurs connaissaient seulement quelques romans pour la jeunesse et quelques nouvelles parues en revue. Avec cette oeuvre pareille à une boule de cristal bleutée refermée sur ses propres mystères qu’elle laisse pourtant entrevoir, ils découvriront une écrivaine à la plume sensible et élégante, volontiers lyrique, que l’on gagne à fréquenter.

Les nuits de Montréal
Il y a dix ans, j’ai eu l’outrecuidance de faire paraître Toute la ville en jazz, un essai dont une bonne partie était consacrée à un survol historique impressionniste et bien incomplet de la riche histoire du jazz à Montréal et au Québec. Avec la parution cet été d’Une histoire du jazz à Montréal, version française de Swinging in Paradise. A Story of Jazz in Montreal de l’historien John Gilmore, initialement publié en 1987, force m’est de reconnaître qu’une réédition de mon propre bouquin aujourd’hui indisponible serait absolument superflue.

Du lendemain de la Première Guerre mondiale jusqu’à l’arrivée dans les années 60 d’un maire soucieux des bonnes moeurs nommé Jean Drapeau, Montréal attirait comme du miel les mouches des jazzmen issus de tous horizons — et dont cependant beaucoup étaient des Noirs américains qui fuyaient cette sorte d’apartheid innommé en vigueur dans leur patrie! La métropole québécoise leur offrait des boîtes ouvertes jusqu’à l’aube, de l’alcool à profusion et des contrats stables en abondance; c’est ce qui en avait fait, bien avant la fondation du Festival international de jazz dans les années 80, un véritable centre névralgique du jazz en Amérique.

En s’appuyant sur des entrevues réalisées avec des musiciens et d’autres survivants de cette période faste pour la note bleue au Québec, Gilmore nous fait revivre ces années-là, nous promène de l’un à l’autre de ces clubs mythiques (Le Montmartre, Le Rockhead’s Paradise, L’Esquire, le Café Saint-Michel), et fait défiler devant nos yeux les spectres de ces musiciens qui ont émergé durant cette période, dont un certain pianiste virtuose originaire du faubourg Saint-Henri et dénommé Oscar Peterson. Préfacé par Gilles Archambault, qui en connaît un bout sur Montréal et le jazz, finement traduit par la poète Karen Ricard, ce livre est indispensable pour quiconque s’intéresse à l’histoire culturelle de la métropole… et au jazz, il va sans dire!




Bibliographie :
Chibougamau, Dernière liberté, Hubert Mansion, Michel brûlé, 368 p. | 24,95$ Une histoire du Jazz à montréal, John Gilmore, Lux Éditeur, 416 p. | 39,95$ Écris-moi en bleu, Sophie-Luce Morin, Michel brûlé, 150 p. | 14,95$
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