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Telle est ma quête

Telle est ma quête

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 10/12/2009
Un recueil de nouvelles, un roman quasi gothique et un conte pour jeunes et moins jeunes: telle est ma récolte parmi les nombreux titres dignes d’intérêt dans la production québécoise récente. Chez Anthony Phelps, on se lance dans une quête existentialiste sans savoir ce que l’on cherche; avec Martine Desjardins, on s’abandonne à des sombres sortilèges; tandis que Robert Blake nous propose un baume pour les enfants blessés.
Ce que nous cherchons…?
Doyen des lettres haïtiano-québécoises, Anthony Phelps est d’abord poète. Au fil des quarante dernières années, il a inscrit dans nos mémoires des vers inoubliables: ceux de Mon pays que voici d’abord, auxquels ceux d’Et moi, je suis une île ont fait écho, ensuite ceux d’Orchidée nègre, des Doubles quatrains mauves et, plus récemment, d’Une phrase lente de violoncelle. Également auteur de fiction, il nous a offert Mémoire en colin-maillard, puis Haïti! Haïti! (en collaboration avec Gary Klang), qui sont restés longtemps sans suite avant qu’il revienne enfin au roman avec La contrainte de l’inachevé, encensé en ces pages il y a trois ans.

Le mannequin enchanté réunit dans une centaine de pages onze nouvelles d’inspirations diverses, qui témoignent d’une infinie maîtrise stylistique. Maîtrise? On pourrait objecter que le terme maestria, qui renvoie à l’univers de la musique, serait plus approprié tellement Phelps manie les mots et les images avec la grâce et la science des plus habiles chefs d’orchestre symphonique. Mais il serait injuste de réduire ce recueil à une simple collection d’exercices de style.

La nouvelle intitulée «Hier, hier encore…!» réfère visiblement à de lointains souvenirs des geôles sous Duvalier que l’écrivain a connues avant l’exil, il y a quarante-cinq ans, et qui lui ont inspiré Mémoire en colin-maillard. Arrêté par les tontons macoutes qui le prennent pour un médecin qui aurait soigné des opposants du régime, Mario, le héros de cette histoire, se voit sauvagement torturé. Brisé, le prisonnier finira par abdiquer pour ne pas mourir d’inanition et acceptera même de jouer le rôle de médecin auprès de ses geôliers: «Il auscultait, diagnostiquait, prescrivait.» Cette manière de métempsycose, narrée par un chat qui en est témoin, bascule inévita-blement dans l’absurde quand Mario se voit rebaptisé «Tête-chatte» parce que seul Duvalier peut être appelé Doc dans cette république ubuesque d’Haïti. Dans un tout autre registre, «La vieille» met en scène un homme d’âge mûr qui propose son aide à une dame un peu plus âgée ayant perdu un objet précieux dans un square du centre-ville. Ce n’est qu’après avoir arpenté en long et en large la place qu’il constate qu’il n’a, au fond, aucune idée de ce que la vieille et lui cherchent: une boucle d’oreille, une bague, une broche… ou une petite étoile, une bonne étoile?

Surprenante, l’allégorie fait sourire. Dans ce monde en deuil de repères, la quête — que chantait Jacques Brel avec tant d’intensité — n’est-elle pas en elle-même plus importante que ce que nous cherchons? Subtiles leçons de vie et d’écriture que nous inculque, l’air de rien, avec cette ironie qui lui sied si bien, ce véritable enchanteur.

Sombres sortilèges
Il est aussi question d’enchantements dans Maleficium de Martine Desjardins, une manière de roman gothique qui renvoie aux œuvres les plus étranges et lugubres d’Edgar Allan Poe, de Théophile Gauthier ou de Barbey d’Aurevilly. Présenté conformément à une convention littéraire du XIXe siècle comme la version non expurgée d’un manuscrit mythique et interdit, Maleficium raconte l’histoire d’un abbé de Montréal, Jérôme Savoie (1877-1913), qui commet l’acte sacrilège de noter ce que ses ouailles lui racontent dans le secret du confessionnal. Évidemment, cette mise en scène n’est qu’un prétexte pour l’auteure du Cercle de Clara de nous entraîner à travers le monde, dans cette odyssée fantasmagorique située à une époque où le voyage était un luxe pas accessible à tous, où les destinations exotiques étaient encore lointaines et où les trésors que le voyageur espérait ramener de là-bas (épices, pierres précieuses, tapis ou bijoux) avaient encore toute leur valeur de trésors.

Somme des étonnantes confessions recueillies par l’abbé, Maleficium est également une sorte de célébration orgiaque de nos cinq sens, tous sollicités par l’écriture délicieusement et délibérément surannée que privilégie Martine Desjardins. Nourri par sa fréquentation de journaux d’explorateurs du monde entier, d’ouvrages de référence sur la médecine, l’entomologie et les professions diverses des confessés de monsieur l’abbé, le roman impressionne à la fois par la rigueur de son réalisme.

L’envoûtement est également suscité, entre autres par ces images de tapis où se dissimulent des dessins secrets ou de femmes capables de tirer de l’encens de leurs oreilles. Cette œuvre somptueuse et onirique, aux enivrants parfums de safran, hantée par les réminiscences d’auteurs qu’on croyait n’appartenir qu’au passé, nous offre l’antidote parfait contre ces récits platement autobiographiques qui ne s’élèvent jamais au-dessus du niveau des pâquerettes et qui, pourtant, passent pour des summums de la création contemporaine.

Une dernière touche de bleu
Après les deux contes philosophiques Kaya et Le voyage, l’écrivain et éditeur Robert Blake nous offre Le bleu de l’espoir, son premier conte illustré qui s’adresse plus spécifiquement aux jeunes lecteurs et aborde le sujet de la maltraitance faite aux petits. Superbement illustré par Josée Gauthier, l’album a été littéralement conçu comme une manière de baume pour les p’tits cœurs blessés, dans l’espoir «que demain nul enfant ne cherche à fuir son miroir...».

Cri d’alerte poétique destiné à sensibiliser le grand public à la maltraitance, Le bleu de l’espoir devrait se trouver à portée de main de tout adulte qui côtoie des enfants quotidiennement, qu’il s’agisse de parents ou d’intervenants professionnels (enseignants, psychologues, agents de la DPJ). Plutôt que d’en résumer le récit et risquer d’hypothéquer le plaisir que nous tirerons de la lecture de ce livre à nos jeunes, je me bornerai à dire qu’il fournira une occasion en or de discuter avec eux de la vie, qui n’est pas la même pour tout le monde, et de les encourager à faire de leur mieux pour aider leurs amis et amies en détresse qui connaissent de gros chagrins.


Bibliographie :
Le mannequin enchanté, Anthony Phelps, Leméac, 120 p. | 17,95$ Maleficium, Martine Desjardins, Alto, 192 p. | 21,95$Le bleu de l’espoir Robert Blake, Le 9e jour, 32 p. | 12,95$
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