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Prophètes déchus et messies tragiques

Prophètes déchus et messies tragiques

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 23/04/2012
Des contes et des mythes anciens nous ont instruits du risque que comporte la poursuite de certains rêves, de certaines vérités qui souvent nous dépassent. Tels des papillons virevoltant trop près de la flamme, il arrive que nous risquions la chute. Et pourtant, beau paradoxe, c’est dans cette quête d’absolu que nous nous révélons à nous-mêmes. Voilà en somme les méditations qui me sont venues à la lecture des récents romans de Sergio Kokis et Larry Tremblay.
Icare et la terre promise
Il y a une quinzaine d’années, au Musée de la civilisation, j’assistais à une conférence de Sergio Kokis sur la peinture et le langage. Avec un certain flair théâtral, l’auteur de L’art du maquillage avait choisi de mettre de côté le texte qu’il avait préparé pour plutôt s’adresser directement à la foule assemblée pour l’entendre. Sur le ton de la confidence, il nous avait livré une anecdote emblématique au sujet d’une de ses toiles (la représentation d’un artiste sous les traits d’une sorte d’Icare perdant ses ailes sous les feux du soleil) et avait établi les liens entre cette oeuvre et ses souvenirs d’un bananier que devait couper annuellement son père à la machette.

En recevant mon exemplaire d’Amerika, le plus récent ouvrage de cet écrivain quasi aussi régulier dans sa production qu’un horloger suisse, j’ai repensé à cette soirée inoubliable, à ces propos empreints d’émotion, d’ironie et d’érudition. D’abord parce qu’il y a sur la couverture de ce Kokis nouveau l’image de cet artiste déplumé (conséquence des politiques du gouvernement Harper?) dont le vol semble condamné à s’interrompre sous l’appel de la gravité. Ensuite parce que le roman retrace l’épopée d’un pasteur letton, Waldemar Salis, qui entraîne ses ouailles vers cet Eldorado que représente le Brésil au début du XXe siècle… au risque de se brûler les ailes, justement.

Kokis l’a longtemps portée en lui, cette histoire vaguement inspirée de son propre grandpère dont il sait si peu de choses. Cela se sent à la lecture d’Amerika, un roman nourri par le fantasme autant que par la mémoire. Faisant fi de la fièvre jaune endémique au Brésil, Waldemar Salis et ses fidèles sont venus recréer leur communauté sous le soleil exactement, en plein coeur de la jungle… en attendant la chute ultime que promet l’Apocalypse! Au grand dam du visionnaire, les paysans qui l’ont suivi préféreront vite joindre les rangs du prolétariat urbain de Rio et de São Paulo plutôt que de défricher la forêt pour fonder Nova Europa. Même son beau-frère et partenaire d’échecs choisira d’abandonner l’utopie au profit d’un groupe anarchiste. Le berger avait promis à ses protégés la liberté, mais il n’avait apparemment pas soupçonné «que lorsqu’ils ont cette liberté, ils en font ce qu’ils veulent.»

Brillamment mené et porté par la savoureuse gouaille et l’inimitable souffle romanesque de Sergio Kokis, Amerika approfondit nos réflexions sur l’immigration, le déracinement, sur le caractère tragique des prophètes déchus et sur la violence du choc entre les rêves et la difficulté de les concrétiser.

Au-delà des apparences
Dans les trois récits poignants réunis sous le titre de Piercing (Gallimard, 2006), l’écrivain Larry Tremblay nous faisait affronter l’envers du décor, la part maudite de nos sociétés, la face cachée de vies emportées à la dérive, tout ce qui peut nous subtiliser nos âmes et nos rêves. De retour à l’écriture romanesque avec Le Christ obèse, le dramaturge de Dragonfly of Chicoutimi et de Leçon d’anatomie creuse ce même sillon en filigrane d’un roman noir à souhait où il est notamment question de l’origine du Mal.

Placé sous le parrainage de Cioran («l’envie de prier n’a rien à voir avec la foi», lisons-nous en exergue), Le Christ obèse met en scène un trentenaire un brin timoré du nom d’Edgar Trudel, qui a vécu toute sa vie sous la domination d’une mère un brin castratrice, morte depuis peu, qui lui lisait des passages de la Bible au moment de le mettre au lit. Une nuit, après avoir assisté impuissant à l’agression d’une jeune femme au regard de jade dans un cimetière, il cède à la tentation du bon samaritain et recueille chez lui cette victime dont il ignore à peu près tout, mais dont il a l’ambition d’être le sauveur, le Messie.

Pourtant, les doutes ne tardent pas à l’assaillir: «L’idée d’appeler à l’aide me tenaillait. Je ne voyais pas comment je pourrais m’en sortir seul. Cette vie inconnue qui m’attendait là-haut sur le plancher de la salle de bains, ces yeux verts, comment pourrais-je m’occuper d’eux? J’avais déjà de la difficulté à m’occuper de moi-même.» S’ensuit une sorte de huis clos qui n’est pas sans évoquer vaguement Robert Bloch (Psychose) et John Fowles (L’obsédé) ou, plus près de nous, Stephen King (Misery) et Sofi Oksanen (Purge). Mais ne nous laissons pas leurrer par ces rapprochements: cette manière d’assujettir le suspense et le mystère à une vertigineuse plongée dans les recoins obscurs des deux personnages engagés dans une relation fusionnelle des plus insolites, c’est du pur Larry Tremblay!

Et puis, nous le découvrirons assez vite: comme dans les meilleurs thrillers, les apparences sont souvent trompeuses. Aussi, ni le Messie improvisé ni son hôte ne sont tout à fait ce que nous croyions. Et, même six pieds sous terre, Anne-Marie Trudel continue de hanter son fils troublé, ne serait-ce que par ces cahiers où elle tenait la chronique de leur existence tourmentée. «Que savons-nous des morts», demande Edgard sur le mode rhétorique, avant de se persuader en lisant le journal de la défunte que «j’étais né d’une offense que ma mère avait subie, d’une blessure qu’elle avait gardée au chaud dans son ventre», que «ma naissance l’avait délivrée de son bourreau» et qu’il «avait été son sauveur».

Dans une entrevue accordée au Soleil l’automne dernier, l’auteur affirmait que ses pièces de théâtre sont «une réflexion en action». Nous pourrions assurément en dire autant de ses oeuvres romanesques, à la lueur de ce Christ obèse qui fascine tout autant qu’il dérange. D’une densité rare, ce roman confirme que, peu importe le genre qu’il pratique, Larry Tremblay excelle toujours à fouiller le tréfonds de la psyché humaine avec une implacable acuité.


Bibliographie :
Amerika, Sergio Kokis, Lévesque éditeur, 270 p. | 27$ Le christ obése, Larry Tremblay, Alto, 160 p. | 20,95$
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