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Presque tout

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Par Simon-Pierre Beaudet, Pantoute, publié le 18/04/2011
«Un poète est un monde enfermé dans un homme», disait Victor Hugo, qui a passé sa vie d’homme à explorer ce monde. On pourrait en dire autant des poètes dont je vous présente aujourd’hui les œuvres presque complètes.
Gilles Cyr: Andromède attendra
Gilles Cyr a passé trente ans au sein de la maison d’édition L’Hexagone, sans contredit la plus prestigieuse maison de poésie dans notre paysage littéraire. Il y a dirigé, jusqu’en 2007, la belle collection «Rétrospectives», malheureusement inactive depuis. C’est donc aux éditions Typo qu’on lira une première tranche de son œuvre qui rassemble ses recueils écrits sur une période de vingt-cinq ans.

La poésie de Gilles Cyr est une poésie des choses essentielles. Le premier recueil, Sol inapparent, paru en 1968, est habité par l’image de la route et de la marche. Il se présente ainsi comme une quête à travers les éléments naturels: la terre, le vent, la neige, la lumière. Ces derniers constituent à la fois une première appréhension du réel et le chemin nécessaire vers l’accession à la poésie, même s’«[il] ne [met] pas sur la même ligne / l’horizon du poème / et la ténacité de la terre».

Les autres livres poursuivent cette exploration des choses premières qui peut se faire cosmique, comme dans Andromède attendra, qui se conclut sur ces vers non dénués d’humour: «Aujourd’hui / je sors les ordures / sur le trottoir j’entends / des voitures qui foncent / des particules je suppose / arrivent encore du ciel / une confusion est créée / puis je rentre.» En dépit de l’évolution naturelle du travail d’un auteur sur une aussi longue période, il est surtout frappant de voir la constance et la rigueur de l’écriture de Gilles Cyr à travers le temps. Ses vers sont le plus souvent des distiques concis, parfois constitués d’un seul mot, dont la puissance d’évocation tient aussi à ce qu’ils ne disent pas, et fonctionnent ainsi sur le mode de l’ellipse et de la suggestion. L’ensemble du livre présente une belle unité, et fait découvrir un auteur à la voix singulière, complètement à l’abri des influences de son époque. Espérons un deuxième volume qui couvrira les écrits plus récents.

Pierre Reverdy: flaques de verre
Nous avions déjà parlé, ici, du monumental projet de réédition de l’œuvre de Pierre Reverdy à l’occasion de la parution du premier tome. Les éditions Flammarion en présentent le deuxième et dernier volume, articulé autour du recueil Main d’œuvre, qui rassemble des poèmes majoritairement écrits après 1926. Il s’agit d’une date charnière dans l’œuvre de Reverdy. En effet, le poète parisien, qui côtoyait les avant-gardes de son époque – les peintres Picasso, Braque et Gris, tout comme les écrivains Apollinaire et Max Jacob étaient ses amis, et les surréalistes le reconnaissaient comme un précurseur – découvre Dieu et se retire près de l’abbaye de Solesmes. Cela n’affecte en rien son activité créatrice, qui se poursuit sur tous les fronts.

En effet, si les poèmes constituent l’essentiel de l’œuvre, ce deuxième volume nous montre un Reverdy tout aussi rompu à la prose. Poèmes en prose, bien sûr, avec le beau Flaques de verre, mais surtout des écrits esthétiques, des notes éparses, des réflexions morales, voire des maximes et des aphorismes. Tout cela nous fait entrer dans l’atelier du poète et présente de nouvelles déclinaisons de ses thèmes fondamentaux. Le livre se termine sur une série de recueils tardifs, dont Sable mouvant, long poème duquel émane une lumière crépusculaire alors que l’auteur sent sa fin approcher et qu’il envisage de «savoir vivre et mourir / dans la même tempête / d’un même glissement / et sur la même ligne».

Il faut encore souligner le remarquable travail de l’éditeur, qui se voit autant dans le respect de la typographie unique de l’auteur, dans la pertinence des commentaires, que dans la qualité du papier et de la présentation. Ces œuvres complètes, qui comptent plus de 3000 pages sur deux volumes, sembleront pour le moins massives au lecteur néophyte. Celui qui voudrait s’initier à l’œuvre de Reverdy devrait plutôt commencer par les recueils Plupart du temps et Main d’œuvre, disponibles dans la collection «Poésie Gallimard». Quant aux autres, ils plongeront avec bonheur dans cette œuvre dense et profonde, qui témoigne d’un investissement total dans la poésie.

Denis Vanier: entouré de ceux qui n’y sont pas
Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) a inauguré en février une exposition intitulée Contre-culture: manifestes et manifestations, qui présente quelques artefacts de cette période du flower power et du «Sexe, drogue et rock’n’roll», même si ces appellations ont quelque chose de réducteur. Ce mouvement a été une véritable lame de fond qui a traversé la culture nord-américaine; on s’étonne et on se réjouit de voir à quel point, au Québec, il a trouvé sa voix en littérature, et particulièrement en poésie. On y trouve exposées, entre autres, diverses revues telles Mainmise et Hobo-Québec, ainsi que des œuvres de Raôul Duguay, Patrick Straram, Claude Haeffly, Josée Yvon et Denis Vanier.

En parlant de Vanier: l’automne dernier, cela a fait dix ans que le poète nous a quittés. Héros de la contre-culture, Denis Vanier a eu, dès la publication de ses premiers recueils jusqu’à aujourd’hui, quelque chose d’extrêmement rare et précieux pour un poète: des lecteurs. Sa popularité et son influence chez les jeunes poètes ne se sont jamais démenties. À sa mort, en octobre 2000, on pouvait lire la phrase suivante dans le journal La Presse: «Les Herbes rouges publieront l’an prochain l’intégrale de l’œuvre de Vanier, qui comprend aussi des textes en prose écrits surtout pour des revues contre-culturelles comme Mainmise.» Une décennie plus tard, ce projet se fait toujours attendre, et on ne peut que constater la justesse visionnaire de celui qui écrivait: «La solitude est toujours la faute des absents / ceux qui n’ont pas de voix.» Interrogé à ce sujet, l’éditeur des Herbes rouges assurait que c’était pour l’automne 2010, comme nous le rapportions dans le libraire… il y a déjà un an et demi. On annonce toujours le volume comme étant à paraître cet hiver. Espérons, sans espérer, que ce soit cette fois pour de bon.


Bibliographie :
Poèmes 1968-1994, Gilles Cyr, Typo, 320 p. | 16,95$ Œuvres complètes Tome II, Pierre Reverdy, Flammarion, 1628 p. | 54,95
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