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Pour saluer Godin

Pour saluer Godin

Par Michel Pleau, publié le 01/09/2001
J’aimerais vous raconter une petite anecdote qui en dit long sur l’homme et le poète Gérald Godin. En 1993, au Salon du livre de Québec, alors que je bouquinais, je vois tout à coup Gérald Godin s’installer derrière le kiosque des Éditions de l’Hexagone. De toute évidence il n’était pas attendu, avait décidé d’aller faire un tour, et voilà que les responsables s’affairaient à trouver quelques-uns de ses livres et à l’installer convenablement. Nerveusement, je m’approche de lui. Il me tend une main aimable et chaleureuse. Je lui raconte que je viens de publier mon premier livre, une petite plaquette de poésie aux Écrits des Forges. Il m’offre alors Ils ne demandaient qu’à brûler et rédige la dédicace suivante: «À Michel Pleau de la relève, puisse-t-il ne jamais se laisser détourner de sa mission d’écrivain, avec la solidarité de l’auteur. Gérald Godin, le 16-04-93 (ma première signature de la journée).»
Je n’ai jamais oublié ce geste. De fait, deux éléments me frappent particulièrement dans cette dédicace. D’abord, être écrivain pour Godin n’a rien à voir avec une carrière mais plutôt avec une mission; en outre, l’écriture est pour lui un geste de solidarité envers les autres. En effet, ce poète a toujours lié sa parole à celle de son peuple. Peu à peu d’ailleurs, Godin laisse tomber le style littéraire de ses premiers poèmes pour ce qu’il appelle lui-même «une langue verte et populaire».

Mais commençons par le commencement. L’Hexagone et le poète et professeur André Gervais viennent de publier une édition revue et augmentée de Ils ne demandaient qu’à brûler. Sans contredit un événement! Près de six cents pages qui couvrent la totalité des poèmes écrits entre 1960 et 1993. Toute une vie en poésie qu’il faut avoir à la maison, à côté de Nelligan, Saint-Denys Garneau, Anne Hébert et Gaston Miron.

Godin est pour moi un modèle, même si ce mot n’est plus beaucoup à la mode en cette époque où nous avons la prétention de nous faire tout seuls, sans l’aide de personne. Cette rétrospective trace le parcours d’un homme libre et exemplaire: poète, journaliste, ministre dans le gouvernement Lévesque. Godin aura toute sa vie aimé le Québec, son peuple et sa parole. Les premiers poèmes de la rétrospective font revivre le Godin de la jeunesse. Il a entre 20 et 25 ans lorsqu’il publie ses trois premiers recueils chez son ami Clément Marchand, poète et éditeur du Bien Public à Trois-Rivières. Chansons très naïves (1960), Poèmes et Cantos (1962) et Nouveaux poèmes (1963) sont des livres où l’auteur, que l’on peut qualifier d’autodidacte, n’oublie pas le milieu d’où il provient. Ces premiers textes sont écrits en vers comptés et rimés, mais déjà le jeune Godin a le projet de «faire péter la cerise des mots», un projet qui se réalise en 1967 avec Les Cantouques: un important recueil de la poésie québécoise suivi, huit ans plus tard, par Libertés surveillées, qui fait écho aux événements d’octobre 1970. Faut-il le rappeler, Godin et sa femme, Pauline Julien, furent injustement emprisonnés lors de l’application de la Loi des mesures de guerre décrétée par P.-E. Trudeau. C’est autour de ces bouleversements que Godin a écrit son fameux « Mal au pays ».

Par la suite, Gérald Godin se présente comme candidat du Parti québécois aux élections de novembre 1976 et défait son adversaire, le premier ministre Robert Bourassa. Ils ne demandaient qu’à brûler témoigne de cette réalité politique mais aussi de la présence, à partir de 1984, de la maladie. C’est en effet à cette époque que l’on diagnostique chez le poète une tumeur au cerveau. Cette pénible expérience l’amène à rédiger une série de textes sur la maladie, la convalescence et, une nouvelle fois, l’apprentissage de la parole. Godin livre alors ses textes les plus dramatiques, mais éclairés par une lucidité et un humour touchants. Le poète est décédé prématurément en 1995, mais son œuvre, dans le sens le plus grand de ce mot, donne l’exemple d’une vie réussie.

EN BREF

Probablement le plus beau recueil publié cette année, Les mêmes pas, de Claude Paradis, laisse entendre la voix d’un poète authentique. Paradis ouvre les portes du monde de l’absence et de la mort. Pourtant, la grande force de ses textes réside en ce que ses propos ne sont jamais désespérés. Une lumière parcourt tout le livre, une lumière qui accompagne nos pas. Claude Paradis écrit: «J’ai habité le monde et je l’ai déserté/je lève les yeux et vois la ville en miettes/Les fleurs comme les mains ouvertes/reprennent leurs parfums/Dans les livres de poèmes/la beauté trouve une voix/qui évoque l’éternité.»

Finalement, j’aimerais signaler la parution du numéro 24 de la revue Exit. On y propose un important dossier sur le poète Yves Boisvert (poèmes inédits, entretien, lectures et hommages d’autres poètes), ainsi que des poèmes de Rosalie Lessard, Karen Ricard, Danielle Fournier, Robert Fortin (qui nous donne à lire de très beaux textes de jeunesse), Victor Kaltenbacher et Francis Catalano. Une revue à lire pour prendre le pouls de la poésie actuelle.

***

Ils ne demandaient qu’à brûler, Gérald Godin, L’Hexagone
Les mêmes pas, Claude Paradis, Noroît
Exit, no 24, été 2001
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