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Portraits de femmes

Portraits de femmes

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 22/10/2007
Deux héroïnes attachantes et inoubliables — le spectre d’une mère pittoresque qui ne veut tout simplement pas mourir et une employée de bureau désincarnée par la maudite job — esquissées l’une et l’autre avec humour et sensibilité par des écrivains à la plume vive: voilà le menu de cette chronique, portant sur les plus récents romans du vétéran Jean Désy et de la nouvelle venue Isabelle Gaumont.
Monsieur et son fantôme
Je le confesse d’entrée de jeu: je connais personnellement et j’apprécie Jean Désy, l’homme tout autant que l’écrivain, depuis le temps où nous nous côtoyions dans les cours de création littéraire et, surtout, au sein du Cercle d’écriture de l’Université Laval au mitan des années 80. À l’époque, lors d’une entrevue qu’il accordait à l’atrabilaire Réginald Martel de La Presse (de triste mémoire!), l’éditeur Gaétan Lévesque de la revue XYZ nous avait identifiés, Désy et moi, comme des «valeurs sûres» de la génération montante en littérature québécoise. Le compliment aurait pu nous enfler la tête et faire de nous des rivaux; il a plutôt eu l’effet de resserrer nos liens d’amitié.

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, depuis, et l’affection profonde que je voue à Désy ne m’a pas empêché d’être à l’occasion un brin sévère (mais juste, je le maintiens) dans mes commentaires sur certains de ses bouquins que j’avais trouvé moins achevés. Par bonheur, je retrouve mon ami Jean en très très grande forme dans cet intriguant roman-théâtre qu’il publie justement dans la maison que codirige Gaétan Lévesque sous le titre de La Poune ressuscitée, et qu’il dédie à sa défunte mère qui lui a offert «assez de joie pour que la mort, la fin, la disparition, en soient transcendées».

Bien que d’inspiration manifestement autobiographique, La Poune ressuscitée demeure une œuvre de fiction. Au lendemain de la mort de sa fille dans un tragique accident de voiture, Paul, le narrateur et principal protagoniste, s’enferme dans sa douleur et sa rage… jusqu’à ce que lui apparaisse le spectre de sa mère décédée, friande lectrice de journaux à potins et admiratrice inconditionnelle de feu Rose Ouellette, dite La Poune. Résumé ainsi, l’argument pourrait faire penser à Shakespeare; mais si référence au théâtre il y a, l’auteur de Docteur Wincott et du Coureur de froid est moins proche du Barde que du Michel Tremblay d’Encore une fois, si vous permettez dans cette suite de dialogues d’outre-tombe.

Maintenant avec un admirable doigté l’équilibre entre burlesque et tragique, Désy prend prétexte de cette affabulation pour livrer de graves méditations sur la vie et la mort, le suicide, la démence et la violence qu’elle inspire parfois, les relations mère-fils, père-fille… de même que sur la spiritualité, thème récurrent s’il en est chez lui. Grand farceur devant l’Éternel, le romancier y va aussi de ses réflexions sur les indispensables bienfaits de la faculté de rire, dont on dit qu’elle est le propre de l’homme, et dont on comprendra cependant qu’elle a été léguée à Jean Désy par ce personnage plus grand que nature, unique bien que jumelle, qui fut sa défunte mère, qui n’a vécu que dans et par l’amour. Au-delà de la drôlerie de certains tableaux, voici un magnifique témoignage de sensibilité livré par un écrivain qui, décidément, n’a pas fini de nous surprendre. Vivement une production sur scène de ce texte!

Travailler, c’est trop dur…?
Bien qu’elle soit issue du milieu de l’humour, je ne sais pas si Isabelle Gaumont se réclame de La Poune elle aussi, et cela importe en définitive assez peu. Auteure de deux one-woman shows (Élucubrations féminines en 2000 et Gaumontville en 2001), comédienne à la télévision, Isabelle Gaumont a fait une entrée remarquée sur la scène littéraire en 2005 avec un premier roman, Cousine de personne, assez bien accueilli par certains critiques — mais que je n’ai hélas pas lu. Je la découvre donc avec ce deuxième ouvrage, Subordonnée, qui paraît cet automne et donne envie de plonger dans les pages du précédent.

Campé dans une agence de recouvrement de crédit, véritable «sweat-shop pour diplômés», Subordonnée met en scène Simone Beaubien, une fille dans la vingtaine, archétype de l’employée modèle, promise à un avenir aussi gris que les cloisons qui séparent les bureaux les uns des autres. Dans cet univers aliénant, digne de Kafka, régi par les implacables lois de la performance et de la productivité à tout prix, du rendement optimal, Simone et ses collègues font figure de robots, de zombis même. Et quand au bout de ses journées exténuantes Simone s’extirpe de ce cauchemar climatisé pour rentrer chez elle, ce n’est que pour mieux entrer dans l’autre, tout aussi déshumanisant, de sa vie conjugale auprès de Le Laid, qui ne voit apparemment en elle qu’une bonniche.

Tableau satirique de l’époque contemporaine, dédié «à tous ces Québécois qui travaillent trop», Subordonnée apparaît d’abord comme une réponse romanesque à la controversée déclaration de l’ex-premier ministre Lucien Bouchard sur le faible taux de productivité des gens d’ici, d’ailleurs citée en exergue au roman. «De quels Québécois parle-t-il? Ceux de son milieu? Des avocats tels que lui?», se demande la romancière avant de suggérer une hypothèse: «Peut-être est-il entouré depuis trop longtemps de fonctionnaires.»

On le constate en ouvrant le livre à n’importe quelle page: le ton est vif, grinçant, comme chez Amélie Nothomb ou, plus près de nous, Stéphane Dompierre. Cette écriture diablement efficace témoigne de la pratique d’humoriste d’Isabelle Gaumont, ce qui n’est pas forcément un défaut, surtout pas dans le cas d’une satire. Même si la romancière appuie parfois un peu le trait, abuse par moments des procédés de la caricature, l’ensemble reste sympathique, enlevé, caustique à souhait… et porte à la rigolade autant qu’à la réflexion. Ce n’est pas rien. C’est même d’assez bon augure pour un deuxième roman au féminisme de bon aloi. Et d’ici à ce qu’Isabelle Gaumont nous offre d’autres œuvres du même type, ne me reste plus qu’à mettre prestement la main sur son précédent bouquin.


Bibliographie :
La Poune ressuscitée, Jean Désy, XYZ Éditeur, 132 p., 21$ Subordonnée, Isabelle Gaumont, Hurtubise HMH, coll. América, 240 p., 22,95$
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