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Pères et fils

Pères et fils

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 15/02/2011
Ces derniers temps, sur la scène romanesque québécoise, deux vétérans et une nouvelle venue ont retenu mon attention avec des œuvres certes fort différentes et néanmoins traversées discrètement par un thème commun: le rapport au père (biologique ou symbolique), qui permet aux personnages de se définir.
La révélation de l’automne 2010
Ce n’est pas courant, mais il arrive qu’un premier livre sorti de nulle part, sans battage promotionnel excessif, s’impose et propulse sans préavis son auteur à l’avant-scène. Au fil du dernier quart de siècle, ce fut le cas de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer de Dany Laferrière, de Vamp de Christian Mistral, de La Rage de Louis Hamelin, du Souffle de l’harmattan de Sylvain Trudel, de Putain de Nelly Arcan et, plus récemment, de Du bon usage des étoiles de Dominique Fortier. C’est assurément le cas de L’homme blanc, qui a valu à la nouvelle venue Perrine Leblanc le Grand Prix du livre de Montréal 2010. Ce n’est pas rien.

Pied de nez au mythe tenace selon lequel la première œuvre est systématiquement autobiographique, L’homme blanc raconte une histoire en apparence détachée du vécu de la jeune romancière et, surtout, à mille lieues du Québec contemporain. Né en 1937 dans un camp de travail stalinien en Sibérie, Kolia, son héros, apprend à voler avant de se lier d’amitié avec Iossif (qui porte le même prénom que le dictateur), qui lui apprend à lire le russe et le français. À cause de la mystérieuse disparition de celui-ci, notre enfant du goulag perd le seul être envers lequel il pouvait éprouver un attachement filial. Après la mort du «petit père des peuples», quand Khrouchtchev accorde une amnistie aux prisonniers, notre orphelin rêve de parcourir le monde libre; à Moscou, des années plus tard, il sera clown cleptomane au maquillage blanc (d’où le titre du livre).

Bien qu’il évoque un demi-siècle de bouleversements en Russie, L’homme blanc n’est pas un roman historique à proprement parler. Raconté dans une langue sobre et froide (une écriture «blanche»?), caractérisée par un refus du pathos et de l’épanchement, le roman impressionne néanmoins par la force de son élan narratif, le souci du détail plus vrai que nature (fruit de recherches rigoureuses, sans doute), sans oublier la dureté et la vérité de son propos. C’est manifestement l’authenticité de ce livre sans compromis que le jury du GPLVM a voulu souligner en primant Perrine Leblanc plutôt que des écrivains d’expérience (Louis Hamelin, Élise Turcotte et Marie-Claire Blais) également en lice cette année. Au risque de me répéter, ce n’est pas rien.

L’écrivain et son double
Je croyais bien connaître Sylvain Meunier, pour avoir lu plusieurs de ses précédents ouvrages (la trilogie «Lovelie d’Haïti», L’homme qui détestait le golf) et pour l’avoir côtoyé au conseil
d’administration de l’UNEQ durant des années. Or, il se trouve que je faisais sa rencontre pour la première fois dans les pages de La nuit des infirmières psychédéliques. Sans doute faudrait-il dissocier l’auteur du protagoniste et narrateur de ce roman paru cet automne aux éditions de la courte échelle. Seulement, l’un et l’autre s’escriment à brouiller malicieusement les frontières qui les distinguent, au fil de cette affabulation labyrinthique qui n’est pas sans évoquer l’esprit de Jorge Luis Borges ou
d’Italo Calvino.

Tout débute quand un romancier du nom de Sylvain Meunier rend visite à son vieux père, cloué à un lit d’hôpital, qui lui raconte avoir vu des infirmières au visage peint en rouge déambuler en chantant dans les couloirs de l’institution. Tout auteur de polar qu’il soit, Meunier s’imagine d’abord le vieil homme en proie à des hallucinations, jusqu’à ce qu’il soit à son tour témoin de l’ahurissante mascarade, prélude à une cérémonie insolite. Du coup, il entreprend d’éclaircir le mystère. De révélation en révélation, il descendra au péril de sa vie dans les ténèbres du tunnel Louis-Hippolyte Lafontaine, théâtre présumé de la machination fantastique. Mais que se passe-t-il au juste? L’auteur est-il devenu un de ses personnages, ou la fiction qu’il fréquente comme créateur a-t-elle contaminé la réalité?

En dire davantage en reviendrait à hypothéquer votre éventuel plaisir de lecture de ces pages de ce suspense rocambolesque qui aborde avec humour et intelligence de riches thématiques, telles que le rapport au père ou la fiction romanesque vue comme une galerie de miroirs déformants.

À mi-chemin sur ce chemin-là
Il est aussi question des rapports entre père et fils dans Le droit chemin, sixième roman de David Homel à paraître dans la langue de Molière. Je déplore qu’on ait choisi ce titre français beaucoup moins bien trouvé que l’original, Midway, qui témoignait plus adéquatement du lieu où se situe le héros, Ben Allan, quinquagénaire à la croisée des chemins, en quelque sorte, et à mi-chemin entre Morris, son octogénaire veuf de père au langage vert entré en maison de retraite, et Tony, son ado de fils qui passe le plus clair de ses journées devant la télé.

Prof de littérature à l’université, Ben Allan a remporté un prix pour un essai sur la dromomanie, l’équivalent masculin de l’hystérie, un trouble pathologique qui, au XIXe siècle, poussait les hommes à fuir. Ça tombe bien: en proie au démon du midi, Ben rêve au fond de fuir le confort de sa petite vie avec Laura, son épouse qui fait de l’art thérapeutique, mais pour aller où? L’occasion d’échapper à son quotidien se présentera sous les traits de Carla McWatts, relationniste qui éveillera les pulsions libidinales endormies de cet intello. Mais plutôt que l’aventure extraconjugale convenue qui a fait l’objet de tant de romans, Homel réserve d’autres péripéties à son héros en mettant sur sa route un galeriste inquiétant et un psychiatre mégalomane (oui, je sais, la formule peut sembler pléonastique!).

L’auteur de L’analyste semble s’être lancé le défi de raconter une histoire simple, sans coup de théâtre autre que ceux que réservent les vies ordinaires. Ce défi, il le relève avec brio et maintient l’intérêt avec sa réjouissante ironie qui se déploie dans la description du milieu universitaire; avec ses portraits vivement croqués de personnages attachants; et, surtout, dans un registre auquel Homel ne nous avait guère habitués, avec l’émouvante évocation du deuil de Morris Allan. Du grand art.


Bibliographie :
L’Homme blanc, Perrine Leblanc, Le Quartanier, 184 p. | 21,95$ La Nuit des infirmières psychédéliques, Sylvain Meunier, La courte échelle, 274 p. | 27,95$ Le Droit Chemin, David Homel, Leméac/Actes Sud, 408 p. | 35,95$
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