Chroniques

Littérature québécoise

Le libraire - Numéro 90
Notre place en ce royaume

Notre place en ce royaume

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 08/09/2015

Quel étrange et ensorcelant objet littéraire que le plus récent opus de la romancière, nouvelliste et poète Élise Turcotte, Le parfum de la tubéreuse! Un roman bref et dense, dont le lecteur s’extirpe ébaubi et envoûté.

Assise à côté du monde
Revenue au travail après un long congé de maladie, Irène enseignait jusqu’à tout récemment la littérature dans un collège montréalais même si, aux dires de sa supposée amie et collègue Théa, elle n’était pas faite pour ce métier. Par bonheur, ses plus fidèles étudiants (dont l’attachante Lydie, sa préférée) ne partageaient pas ce point de vue. Avec avidité et fascination, ils buvaient comme du petit-lait ses exposés sur « la chute de la maison Usher » d’Edgar Allan Poe, Frankenstein de Mary Shelley ou les magnifiques Dialogues en paradis de Can Xue, à croire que leur vie en dépendait. Et qui sait si ce n’en était pas le cas?

Malgré l’engouement suscité par ses cours, l’enseignement n’était pas aisé pour Irène, en cette triste époque où le système d’éducation québécois se voit plus que jamais « soumis aux lois du marché tel que décrié par de nombreux leaders étudiants ». À la veille du printemps érable, « rouge comme un automne », notre héroïne avait vite choisi son camp, celui du savoir et de la culture, contrairement à ses collègues plus conservateurs, plus soucieux de la préservation de l’ordre établi que de la transmission de ce petit supplément d’âme associé à la littérature. Ce choix, aussi valeureux que courageux, allait entraîner sa démission, mais n’anticipons pas.

Au début du récit, bien après les événements du printemps érable, bien après sa « mort », elle enseigne toujours, dans un énigmatique bunker au climat étouffant et onirique qui n’est pas sans évoquer Kafka. Dépourvue selon ses propres mots de talent pour peindre « des ex-voto surréalistes avec des femmes à tête d’animaux », Irène écrit de la poésie, nonobstant les commentaires acerbes de Théa, manifestement jalouse. Irène écrit comme on s’octroie des moments de fuite ou de prière. Un peu comme Can Xue, cette écrivaine chinoise qu’elle imagine capable de s’envoler littéralement. Mais l’analyse et la création d’œuvres littéraires peuvent-elles permettre de s’évader, de tromper la vigilance des instances qui surveillent, de s’arracher à la condition d’automate à laquelle nous condamne l’idéologie néolibérale ambiante?

Pattes noires cambrées
Sur les hauteurs
Je m’assois à côté du monde
Et retrouve ma nuit

« Tu ne parles que de la mort, ce sont tes obsessions que tu enseignes », reprochera à Irène sa fausse amie, bien trop préoccupée par le regard des autres et surtout celui des hommes. Au contraire de Théa, l’héroïne et narratrice d’Élise Turcotte reste, avant et après sa « mort », fascinée par les mystères de l’existence, dont la littérature, la vraie, porte les échos.

Et comme dans Frankenstein qu’Irène s’évertue à faire aimer à ses pupilles, ce ne sont pas les péripéties et les coups de théâtre qui importent dans Le parfum de la tubéreuse, mais plutôt l’ambiance surréaliste et ces méditations sur le rôle des arts et des lettres, trésors inestimables dont la valeur excède le prix, en notre royaume si bas, désespérément bas, plombé par l’arrogante inculture des détenteurs du pouvoir.

Les entre-deux
Dès le premier paragraphe de Mes chères petites ombres, le narrateur principal du plus récent roman de Jean-Euphèle Milcé se définit comme un « entre-deux pays, entre-deux couleurs et entre-deux douleurs ». Voilà le propos et les enjeux fixés : l’alternance entre les récits parallèles d’un père et de son fils se fera sous le signe de l’écartèlement entre l’Haïti natale, amère patrie des ancêtres (« pays lointain qui a perdu ses défauts de fabrique en route »), et la Suisse, inhospitalier territoire d’exil qu’aucun des deux hommes n’ose appeler son chez lui.

Très tôt, le père apparaît comme un être brisé. Marié à une Suissesse que le climat de constante insécurité régnant en Haïti asphyxiait, il a fini par céder au désir de son épouse : « Il faut que l’on parte », avait-elle lancé, anxieuse de protéger ses enfants « contre les approximations du tiers-monde, contre les bonnes affaires irrégulières du père et les enquêtes criminelles qui n’ont cessé de se poursuivre ». En Haïti, la mort rôdait autour d’eux, fauchant au passage un ami proche; rien pour rassurer la Blanche.

Natif de l’Artibonite, berceau de l’Indépendance haïtienne, notre homme éprouve quelques difficultés à s’intégrer à la société helvète, moins raciste que xénophobe. Au pays de sa femme, trop calme, propre et réglementé, il croupit au chômage tandis qu’elle devient pourvoyeuse de leur foyer. Un gouffre se creuse progressivement entre elle et lui, leur union bat de l’aile jusqu’à l’éclatement, inévitable.

Désireux de mieux comprendre son père qui a été absent presque toute sa vie, de se rapprocher de lui, et faisant fi des mises en garde de sa mère contre l’irrésistible appel de son pays d’origine, le fils accompagne son père à une réunion de camarades de promotion, dans un hôtel situé dans les hauteurs qui surplombent Port-au-Prince. Parmi les condisciples du père, on compte le Président de la République, dont la figure impressionne grandement le fils qui reste pourtant lucide. Ainsi, pourra-t-on lire, « l’importance d’un grand commis de l’État passe par la quantité d’argent liquide à sa disposition pour gérer ses bases et par la longueur de son escorte ».

Portrait intime et sans compromis d’une famille démembrée et réquisitoire contre le pouvoir qui « use, corrompt et casse l’ambiance des fêtes », ce roman sans dialogues et avare de descriptions, dominé par les voix du père, de son fils et dans une moindre mesure du Président, donne surtout à entendre celle de Jean-Euphèle Milcé, sobre, posé, cynique par moments mais sans excès. En parfaite maîtrise de ses moyens, l’auteur de Mes chères petites ombres oppose Haïti et l’Occident, représenté par cette Suisse assujettie aux banques et aux compagnies d’assurance, pour mieux montrer ce qui apparente ces espaces.

Dans une langue élégante, avec de pertinentes considérations sur l’art, la cuisine, l’exil, la problématique de l’intégration et la fonction du politique, Milcé esquisse le tableau sombre d’un monde en deuil de certitudes, dont il faut affronter tête froide les vicissitudes en s’inoculant contre cette « maladie de voir de l’avenir partout ».

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