Chroniques

Littérature québécoise

Le libraire - Numéro 89
Montréal bigarrée et cosmopolite

Montréal bigarrée et cosmopolite

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 01/07/2015

Le retour de deux grandes dames de notre littérature a de quoi réjouir. Autant l’avouer d’emblée, Ce qu’il reste de moi, le plus récent roman de Monique Proulx, et Vous avez choisi Limoges, le recueil de nouvelles de Christiane Lahaie, m’ont comblé. De Montréal à Limoges, le style, d’abord et avant tout… mais aussi l’habileté de ces écrivaines à camper des personnages familiers et pourtant hors du commun.

Saviez-vous qu’au contraire d’autres villes de Nouvelle-France, fondées par des marchands, Ville-Marie, qui s’appellerait un jour Montréal, l’avait été par deux mystiques laïques du nom de Jeanne Mance et de Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve? Pour Monique Proulx, dont le roman Ce qu’il reste de moi embrasse l’Histoire de la métropole québécoise depuis les débuts, le legs de cette « folle entreprise » se décèle dans les moindres recoins de cette nébuleuse de villages, de faubourgs et de ghettos aujourd’hui peuplés par une foule bigarrée.

Car elle a forcément changé, la « ville mixte » dont rêvaient Jeanne Mance et Maisonneuve. Si elle n’est pas devenue cette cité où immigrés européens et Autochtones convertis à la chrétienté vivraient ensemble dans la paix et la solidarité, Montréal a accueilli au fil des décennies des catholiques, des Autochtones issus de diverses tribus, des juifs et des musulmans; des restaurateurs, des prêtres exorcistes, des artistes, des professeurs et des itinérants ou enseignants… enfin, une faune urbaine résolument cosmopolite au sein de laquelle Monique Proulx a choisi les protagonistes de ce roman choral qui, paradoxalement, fait suite à son éblouissant Champagne, campé loin, loin de la ville.

Dans ces pages qui font écho aux nouvelles d’Aurores montréales, le lecteur revit avec Gabrielle la fameuse crise du verglas de 1998, épisode marqué par un élan de générosité inhabituel dans un espace urbain caractérisé trop souvent par l’isolationnisme et la méfiance de l’autre. Il fait la connaissance de Virginie, directrice d’un refuge pour itinérants, en qui il n’est pas difficile de voir une héritière spirituelle de Jeanne Mance. Comme il n’est pas difficile de voir en l’écrivain Laurel, invité au populaire talk-show dominical Silence on parle! (sic), sorte de grand-messe télévisée, un double de l’auteure; et en son livre,« une manière de roman gigogne où les personnages sont régurgités les uns à la suite des autres, et parfois les uns dans les autres », une sorte de résumé emblématique de Ce qu’il reste de moi.

Cette mosaïque narrative nous invite surtout à découvrir, et je soupçonne que c’est la manifestation de l’idéalisme et de l’humanisme de la romancière, que les frontières qui séparent les tribus, les religions et les classes sociales sont souvent perméables, peut-être destinées à se dissoudre à la fin. Selon Khaled, le personnage dont l’une des déclarations donne son titre, « une unité mystérieuse sous-tend l’apparente diversité du monde ». Cette unité mystérieuse, laisse entendre Monique Proulx, c’est ce désir universel de se dépasser, présent que ce soit dans les manifestations spirituelles, le culte du hockey ou la grande Nuit blanche de Montréal en lumière.

Idée radicale? Sans doute. En cela, Ce qu’il reste de moi rejoint le propos de Victor Hugo dans sa lettre à Lamartine à propos des Misérables : « Si le radical, c’est l’idéal, oui, je suis radical. […] Oui, une société qui admet la misère, oui, une religion qui admet l’enfer, oui, une humanité qui admet la guerre, me semblent une société, une religion et une humanité inférieures, et c’est vers la société d’en haut, vers l’humanité d’en haut et vers la religion d’en haut que je tends : société sans roi, humanité sans frontières, religion sans livre. » Amen.

Fines porcelaines
En épigraphe à Vous avez choisi Limoges, son premier opus depuis Chants pour la lune qui dort, Christiane Lahaie a placé une citation de la regrettée Aude : « Bientôt, j’entrerai dans mon véritable univers. Il ne ressemblera pas à la ville que j’habitais. Pourtant, je m’y reconnaîtrai. » Nourries des visites en cette ville où « en novembre, tous les matins sont gris », les nouvelles du recueil mettent en scène des personnages « mal ajustés à la vie et qui essaient, comme plusieurs d’entre nous, de faire de leur mieux, mais qui pour toutes sortes de raison n’arrivent pas à être heureux ».

Outre Limoges et ses environs que Christiane Lahaie dépeint avec la justesse du trait que nous lui connaissons, les protagonistes ont pour dénominateur commun cette fragilité associée aux ensembles de vaisselle, bibelots, vases et urnes qui ont fait la renommée de la région. L’auteure traque cette fragilité pas forcément évidente, attentive aux failles infimes et intimes de ces individus, comme la chargée du contrôle de qualité inspectant le moindre millimètre d’une porcelaine. Issus de toutes les strates de la société, ces Limougeauds donnent l’occasion à l’auteure comme au lecteur d’adopter des points de vue aussi divers que ceux d’un meurtrier aux desseins et motifs insondables et étonnants (« Une fois le miroir traversé »), d’une jeune musulmane en proie au racisme ordinaire (« Juste avant le ciel ») ou d’une méticuleuse ouvrière à l’emploi d’une des incontournables fabriques (« La ménagerie de porcelaine »).

Elles sont au nombre de vingt, ces nouvelles, de factures diverses, toutes aussi intrigantes. « Madame et ses braques » expose le désarroi de Madame, cette bourgeoise qui n’ose sortir de chez elle sans ses deux chiens de peur de croiser à nouveau ce fantôme. « Un livre est un livre est un livre », raconte la rencontre entre l’érudit Professeur Weiss et Alexandre, un éventuel lecteur, à la Foire annuelle du livre de Brive-la-Gaillarde. Et la plus poignante du bouquin, « Oradour, ma douleur », porte sur les travailleurs qui préservent les vestiges de l’église d’Oradour-sur-Glane, incendiée en 1944 par les nazis au cours d’un massacre sanglant, dont les Limougeauds ne se sont pas encore tout à fait remis.

Comme dans les recueils et romans précédents de l’auteure, ces petits drames nous sont livrés dans une langue remarquable d’économie et d’élégance, qui a su s’affiner davantage au fil des ans et des œuvres. Moi qui étais depuis un moment sans nouvelles de Christiane Lahaie, que j’ai côtoyée autrefois à l’université, me voilà rassuré sur la poursuite de sa démarche d’écriture exemplaire.

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