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Les Petits Espaces de la poésie

Les Petits Espaces de la poésie

Par Michel Pleau, publié le 01/03/2002
En 1984, au moment ou j’amorçais mes études en littérature à l’université, je croyais que la poésie était écrite par les morts ; les quelques poètes que j’avais lus étant depuis longtemps devenus des statues. En fait, la poésie ne représentait pour moi qu’une matière scolaire. C’est à ce moment que Jacques Garneau, alors chargé de cours en création littéraire, est entré dans ma vie. Il sera, à son insu et pour toujours, le premier poète vivant que j’aie rencontré. Son enthousiasme exceptionnel pour l’écriture n’est pas étranger au fait que je consacre maintenant ma vie à la poésie. Il vient de faire paraître un nouveau recueil, Les Petits Espaces (Le Loup de Gouttière), et je lui ai donc demandé de nous en parler.
« Les Petits Espaces est un recueil qui cherche les moments essentiels du quotidien. Ce n’est pas facile de mettre le bonheur en mots. C’est un livre écrit à la petite semaine et qui pénètre la beauté des êtres et des choses de la vie. Je crois que la poésie se cache là-dedans. Un poème, c’est une fleur dont il faut faire un fruit. C’est une façon d’être avec l’écriture du monde qui n’écrit pas. J’ai travaillé avec des prisonniers et, depuis 1984, avec des psychotiques. Maintenant, ma devise est : “ Tout le monde est un livre ”. Je crois en l’imaginaire du monde. En atelier, je suis un participant, c’est aussi une façon d’être au monde : celle qui n’a pas de trône, pas de vedette, pas de prix Goncourt... C’est aussi savoir être fragile.

C’est un livre qui rejoint L’Embrassement ou Les Petits Poèmes du corps, publié en 1984 chez Vigneault. Ce sont des moments uniques et essentiels, comme le fait d’avoir un corps. On ne peut pas être abstrait avec son corps ou son âme. Voilà le défi qu’un écrivain doit un jour affronter : le corps et l’âme. Quand il réussit à faire le lien, il commence un petit espace de sagesse. Je ne dis pas que j’ai réussi, mais je cherche.

L’écriture est un acte de vie. Écrire c’est s’enlever de la peau, c’est donner du sang. À trente ans, il y a toujours urgence de créer et de publier, c’est normal : on veut être reconnu ! À quarante ans, l’urgence est moins fébrile, mais l’écrivain demeure un postier qui cherche une boîte aux lettres ou quelqu’un qui descend dans la mine pour trouver de l’or.

Depuis 25 ans, j’habite un beau petit village de la Beauce. J’ai quitté la peuplade de haute consommation non avertie. Ici, j’ai l’impression d’apprendre le pays dans sa chair. Je refais le travail du saumon qui remonte la rivière de sa naissance : je vais à la pêche dans mes propres eaux. C’est là encore que l’écriture étonne, déroute : elle est déprogrammée, elle tente d’aboutir aux bouches de la magie, d’atteindre le centre extrême. Parfois, aussi, “ je n’écris pas, je suis écrit ” (Hubert Aquin). Alors, à l’insu même du papier, un livre s’éventre, se déchire les eaux pour sortir, né, éclaté dans l’écriture. Et c’est pourquoi, comme le disait Anaïs Nin, “ je marche au devant de moi-même dans une perpétuelle attente de miracles ” .»


« Il y aura des débuts... »

Anne Peyrouse, dont le premier recueil Dans le vertige des corps a obtenu le prix Félix-Leclerc en 1999, vient de publier Des neiges et des cendres. Écoutons la poétesse nous proposer une grande traversée...

« Dans ce recueil, j’ai voulu écrire des débuts, des commencements, de grandes marches ou le regard explore l’horizon. Ce sont d’ailleurs ces commencements qui m’ont menée à Jacques Brel. Je n’avais pas prévu d’écrire en compagnie du Plat Pays, pourtant très vite cette chanson s’est imposée à l’écriture de ce recueil, car le Plat Pays est le texte qui m’a donné l’amour de la littérature, du langage et de la parole sensible et émotive — et je n’ai pas peur de ce dernier mot !

J’ai aussi désiré découvrir des émotions et des sensations ne me ressemblant pas. Par exemple, explorer la parole de la violence est pour moi un début, soit une nouveauté dans ma poésie. C’est très rare que je déteste quelqu’un, je suis en général d’une grande tolérance et d’une grande patience (c’est sûrement pour cela que je travaille en psychiatrie). Je connais peu la violence intérieure et, même si une certaine révolte existe en moi face aux injustices, aux horreurs, la maladie ou la mort, je n’ai pas du tout envie physiquement de “ monter aux barricades ” ou “ de balancer des cailloux ”. C’est sûrement pour cela que je passe par le poème. Il doit y avoir une certaine dose de lâcheté en moi ou une peur d’affronté ce qui ne peut être affronter, car l’injustice et l’horreur sont trop universelles pour qu’on puisse les combattre seuls. Les mots auront peut-être plus de poids. Je n’y crois pas beaucoup et je ne conçois pas la poésie comme une arme ni comme “ un arpent de repos ”.

La poésie n’a pas le pouvoir de changer les choses, n’a pas le pouvoir d’embellir l’horreur — et il ne le faut pas —, n’a pas beaucoup de place dans la société actuelle, mais elle a, quand on la lit, le pouvoir de révélation. Sans être mystique, elle propose des instantanés de vie, d’existence, des fragments d’Être, être soi plus profondément qu’à l’habituel. Et ces instantanés sont des débuts qui vivent longtemps, faisant leur chemin en nous. Ce recueil forme une entité, mais une entité éclatée, qui ne passe pas par le même thème ou par le même ton. Je désirais que tout commence sans terminer comme des révélations sensibles du regard et de l’âme, comme les nombreuses lectures en poésie qui me hantent. »


***


L’œuvre de Jacques Garneau

Les Petits Espaces, Loup de Gouttière
La Mornifle, Bibliothèque québécoise

L’œuvre d’Anne Peyrouse

Des neiges et des cendres, Loup de Gouttière
Au-delà des murs, Loup de Gouttière
Dans le vertige des corps, Loup de Gouttière
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