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Les Perles d’équinoxe

Les Perles d’équinoxe

Par Marie-Éve Sévigny, publié le 01/06/2002
Une faune dense et bigarrée s’entassait dans la librairie, débordant jusque sur le trottoir d’en face, muscadet à la main et tapas au sourire. Plus que jamais, le lancement faisait l’événement : par le seul élan de trente-sept titres inédits, un illustre inconnu venait de se hisser sur le socle du monument national.
À l’entrée du magasin, Léonard figurait un curieux mélange de cariatide et d’icône : pétrifié à la porte du temple, entortillé dans sa veste des grandes occasions, suintant sa sueur, sa béatitude illuminée. La naissance des livres tenait pour lui du Mystère, l’incarnation de l’idée donnant une réponse à sa vocation. C’est d’ailleurs à peu de choses près ce qu’il confiait à deux critiques, qui, distraits, cherchaient à voir glisser la tendance sur le fil des conversations. Non loin d’eux, quelques universitaires se disputaient sur la meilleure passoire herméneutique à travers laquelle il fallait filtrer le sang du créateur. Mais le groupe que je préférais sillonner se rassemblait autour du poète, n’ayant de cesse de le questionner, et goûter les bribes les plus volatiles qui s’échappaient de ses livres : les lecteurs, qui donnaient libre cours à la danse étonnée de leurs prunelles éblouies.

Courant dans l’entrepôt en quête de nouvelles bouteilles, j’y ai découvert Jeanne Rousseau, la compagne de l’auteur. Assise dans l’escalier poussiéreux, sans égard pour son tailleur bleu pâle, elle enlevait douloureusement ses sandales :

— C’est inévitable : chaque été qui commence me donne des pieds de lépreux !

Rien qu’à voir la Muse, on lisait les poèmes. Son rire allumait le monde de son ardeur farouche et gourmande. Simple mais gracieuse, sans âge dans son éclat blanc et lisse, féroce sous sa fragilité, elle était le cygne qui avait guidé le vent.

Notre complicité s’est vue scellée d’une boîte de diachylons, nos fous rires se gonflant de fatigue :

— Tout ce monde, autour de Bastien… Un moment, j’ai presque manqué d’air !
— Mais… vous ne regrettez pas…

Saisissant l’allusion, elle a arrêté son regard sur sa cheville, pensive :

— Bastien a aujourd’hui la preuve que ce qui l’habitait était bien trop puissant pour rester enfermé.

Et, poussée par une tendre rancune, Jeanne m’a confié l’histoire de ses trente-sept années d’amour.

***

Il y a soixante ans, au large du Bic, un vent s’était levé. La tempête avait révolté l’océan avec tant d’enchantement qu’elle avait fondu, en un seul embrassement, le sable, le sel et les rosiers sauvages. Au petit matin, le ressac léguait un poète qui hurlait à la vie. Pour ne jamais cesser.

Étrange archange que Bastien Savard, incarné comme par hasard, prétexte à une âme effervescente, un lyrisme vagabond ; il vibrait en paratonnerre, foudroyé de toute l’énergie du monde, qui lui transportait le sang pour jaillir, s’exprimer par ses mains magnifiques, cramponnées à la vie par la barre d’un navire et le ventre de sa femme. Dédiant son existence aux ravissements des caresses et des courants, il semblait n’avoir été conçu que pour cela : piloter l’abandon.

— Attendez… Il était capitaine ou écrivain ?

C’est le fleuve qui lui avait appris à écrire. Il l’arrachait aux bras de Jeanne, l’attelait à la solitude dès qu’un navire étranger réclamait son expertise pour remonter la voie maritime, de l’estuaire jusqu’à sa source : à la tête de la timonerie, le regard fébrile, il déchiffrait les horizons brumeux pour suivre le chenal, suspendu aux pulsations discrètes mais fidèles des phares. Jamais il ne remettait en question son travail, tout à sa dérive puis sa maîtrise des marées, confrontant son rythme à celui de son fleuve, absorbant le mouvement au point de s’y dissoudre, et de ne plus exister.

Il retenait son souffle jusqu’à l’hiver. Quand les glaces le gardaient au port, quand ses classes la poussaient dans le froid, il s’enfermait dans le hangar à bateaux, bourrait la truie de bûches, s’appuyait aux effluves de bouleau pour bondir et replonger en ses abysses, entendre résonner l’onde fugace et étonnante à laquelle il s’était mesuré tout l’été, ce fleuve souterrain dont il avait recueilli les limons. Tout son long corps ramassé en équilibre sur la pointe de son stylo, il réorganisait le monde selon ses propres latitudes, à nouveau fondu dans l’étreinte sublime qui le soûlait d’éternité.

Le soir venu, quand Jeanne rentrait, il cachait les carnets dans le vieux kayak, suspendu aux solives depuis la fin de son adolescence. Nouait la bâche. Retournait vivre. Aimer et écrire procédaient chez lui du même épuisement des sens ; cette double existence, à travers la femme et la chimère, avait transformé sa respiration. Il puisait dans la liberté de l’exil la fièvre de sa passion amoureuse, n’arrivait bien à cueillir les beautés de ses voyages que porté par l’espoir d’un partage éventuel. Cependant, malgré l’intime dépendance qui liait ses deux obsessions, il gardait l’écriture farouchement clandestine.

— En voyage, il me criait souvent, au téléphone : « Jeanne ! J’ai tellement hâte de te dire… ! » Ça me faisait rire, parce que je savais que, sitôt à quai, il ne me parlait bien que par gestes…
— Mais l’hiver ? Il ne vous racontait pas ses journées ?

Elle a rougi, soudainement honteuse :

— Me croiras-tu si je te dis qu’en trois décennies, je n’ai jamais enlevé mon manteau sans déballer en vrac toutes les anecdotes de mes classes ? Ce n’est parfois que bien après le repas que je finissais par lui demander : « Et toi ? » Il haussait les épaules : « J’ai bricolé ». Comme j’étais centrée sur moi-même pour me suffire d’une telle réponse ! Je n’aurais sans doute jamais rien su si je n’avais pas décidé, un jour, de faire le grand ménage du garage…
— Et ça ne vous a pas choquée, qu’il vous ait menti ?

Ma perception absolue l’a fait sourire :

— Plusieurs diront qu’un secret est un mensonge : mais le silence est-il seulement un secret ? S’il m’avait tout dit, il n’aurait jamais écrit : quand on ouvre trop les digues, le fleuve ne peut que se tarir.

***

Le regard de Jeanne se laissait doucement dériver au gré de la nostalgie, tandis qu’elle rejoignait les invités qui entouraient son mari, gagnait la petite table, jonchée de livres bleus aux liserés noirs.
Les puissantes marées d’équinoxe, insoumises et tourmentées, avaient certes repris le vent qu’elles avaient prêté, mais non sans déposer sur nos rivages des perles trop longtemps enfouies. Chacune, façonnée par les remous selon un temps plus ou moins long, se distinguait par une consistance, un chatoiement uniques.

Les plus belles illuminaient cependant les yeux de Jeanne tandis qu’elle errait d’un livre à l’autre, caressant chaque page et humant chaque ligne.

Recherchant, sur la grève, les embruns immortels de son homme de vent.

***

En vivant, en écrivant, Annie Dillard, 10/18
De l’écriture, Francis Scott Fitzgerald, Complexe/Le regard littéraire
« La Voix des étangs », in Rue Deschambault, Gabrielle Roy, Boréal Compact
La Raison d’être de la littérature, Gao Xingjian, De l’Aube
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