Chroniques

Littérature québécoise

Le libraire - Numéro 88
Les chemins vers soi

Les chemins vers soi

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 13/04/2015

Sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle avec Sergio Kokis et sa bien-aimée Ilse ou dans les rues d’une métropole assiégée par le verglas en compagnie des personnages de Gabriel Anctil, le lecteur avance vers cette vérité intérieure des âmes que sait si bien révéler la littérature.

Buen camino!
Au cours de la vingtaine d’années qui s’est écoulée depuis son émergence dans notre paysage littéraire, le peintre et écrivain québécois d’origine brésilienne Sergio Kokis a fait paraître une quinzaine de romans, deux recueils de nouvelles et quelques essais, une production d’une constance, d’une qualité et d’une intelligence remarquables. Très peu du genre à s’abandonner à l’autofiction, il a signé des œuvres indubitablement romanesques, nourries par son imagination baroque et sa culture générale véritablement encyclopédique. Aussi, j’avoue avoir été surpris par la proposition du Sortilège des chemins, ce récit autobiographique inspiré des nombreux pèlerinages effectués avec sa femme Ilse depuis une dizaine d’années, notamment sur les chemins de Compostelle.

Plus de dix ans après avoir mis le point final à L’amour du lointain, Sergio Kokis revisite son œuvre picturale et littéraire avec une sérénité et une lucidité acquise en passant le seuil de la soixantaine. Enchantés par la lecture d’un ouvrage sur les mythiques chemins qui mènent à Saint-Jacques-de-Compostelle, sa femme et lui ont entrepris à l’âge de la retraite des randonnées annuelles en Espagne, au Portugal, en Suisse et en Allemagne. « Il sera encore beaucoup question de mes écrits et de mes peintures dans ce récit, car une nouvelle passion ne fait qu’enflammer les passions antérieures pour les rendre plus vivantes », nous prévient-il dans les pages liminaires du bouquin. « Mais c’est aussi une histoire d’amour et de voyages, beaucoup de voyages. »

Pour l’écriture de ce récit, il ne le cache pas, l’auteur du Pavillon des miroirs a puisé dans les journaux de voyage qu’a tenus son épouse ainsi que dans les photos qu’elle a su croquer. Ainsi, le peintre qui s’est spécialisé dans les portraits découvre-t-il l’art du paysagiste, comme en témoignent des pages superbes où il traduit en mots les bourgs qu’Ilse et lui traversent, les monts et vallées qu’ils arpentent en faisant fi de la fatigue, des ampoules, des tendinites et autres petites contrariétés parfois dues à leur âge, reconnaît Kokis bien humblement. Cela dit, le romancier, qui n’est jamais bien loin, ne se retient pas de conférer à ces périples des petits airs de roman d’aventures et de faire vivre les gens souvent sympathiques qui croisent leur route. Mais ce sont surtout les réflexions de l’auteur sur sa double pratique artistique, sur les répercussions de ces voyages sur son imaginaire, qui valent leur détour. Même sur ces caminos à mille lieues de chez lui, le peintre et l’écrivain en lui ne quittent jamais vraiment l’atelier de la création.

Au fond, aussi méditatif soit-il par moments, Le sortilège des chemins se conforme totalement à la fameuse formule stendhalienne selon laquelle « un roman, c’est un miroir qu’on promène le long d’un chemin ». En l’occurrence, le long d’un chemin qui mène toujours à soi.

L’enfer, c’est les autres
Dans son premier roman, Sur la 132, Gabriel Anctil s’inspirait de son propre parcours pour imaginer l’exil dans le Bas-Saint-Laurent de Théo, un jeune publicitaire branché, épuisé par le rythme effréné et la superficialité de la métropole québécoise. Les lecteurs de cette chronique se rappelleront sans doute le bien que j’avais écrit du coup d’envoi plus que prometteur de la carrière littéraire de celui qui, depuis, a signé une série de livres pour enfants à succès (« Léo ») tout en œuvrant comme scénariste pour la télévision et scripteur pour la radio. Malgré un titre qui renvoie à l’univers shakespearien, c’est chez Jean-Paul Sartre (d’ailleurs cité en exergue) que le romancier semble avoir trouvé, en partie, l’inspiration pour son nouveau roman. La tempête nous ramène à ce fameux hier d’il y a une quinzaine d’années en arrière, au cours duquel la pluie verglaçante avait paralysé la presque totalité de la province de Québec.

Privés d’électricité comme des millions de leurs concitoyens, Marie, Louis et leur ado Jean se voient contraints de chercher refuge chez Irène, la grand-mère maternelle de Jean, dans l’arrondissement d’Outremont où vivent aussi le frère de Marie, Arthur, et sa femme Manon, que Marie fréquente peu. « Tout va bien aller », affirme d’emblée Marie, sans doute moins pour gagner l’adhésion de son mari et de son fils que pour se convaincre elle-même. Car cette maison cossue regorgeant d’artéfacts kitsch des années soixante sera le théâtre d’un huis clos inconfortable plutôt que d’un rapprochement entre les membres de cette famille petite-bourgeoise hantée par une blessure ancienne : la mort de François, l’autre frère de Marie, fauché par la maladie au début de sa vingtaine alors qu’il étudiait en architecture. Mais un autre drame se prépare, lié à une facette secrète de la vie de Louis qui se révélera comme un coup de théâtre.

Tout au long des quatre journées que durera le séjour (et le roman), l’atmosphère, nous le devinons, est tendue, presque étouffante. Pour Jean, récemment « expulsé de l’enfance, contre son gré », les enjeux du drame latent ne sont pas tout à fait évidents. Mais il a pleinement conscience du malaise des adultes qui l’entourent. Au fil des chapitres, très brefs, dominés par les dialogues, le titre du livre acquiert un double sens puisque la tempête qui sévit à l’extérieur reflète le tumulte intérieur des personnages. Oscillant entre la langue châtiée de la bonne société outremontaise et un registre plus populaire, les dialogues finement ciselés témoignent de l’adresse dramaturgique du romancier.

Il y a quelque chose de Sartre, oui, dans cette suite de scènes faussement tranquilles où les protagonistes sont confrontés aux regards implacables des uns et des autres; quelque chose de la tragédie antique, aussi, avec ces secrets de famille dévoilés soudainement, comme des miroirs qui se fracassent sur le plancher. Il y a aussi, à l’œuvre, le talent de Gabriel Anctil, son sens du suspense, du récit et sa capacité à esquisser, dans une remarquable économie de moyens, des personnages complexes, crédibles et par moments attachants. Des personnages vrais.

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