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Les chemins de la poésie

Les chemins de la poésie

Par Michel Pleau, publié le 01/03/2001
Je ne suis pas le premier à le dire : prendre le temps de lire un recueil de poèmes, c’est ouvrir en soi des chemins. Vous en doutez ? Faites l’expérience et lisez quelques poèmes, vous verrez bien. D’abord, il est probable que vous aimerez lire de la poésie (oui, oui, de la poésie !), mais surtout vous allez sûrement vous mettre à entendre quelqu’un s’avancer vers vous. Ce sera peut-être le poète qui viendra vous accompagner, marchant tout à côté de vous. Ce seront inévitablement vos propres pas que vous entendrez, peut-être pour la première fois !
La poésie nous ouvre les yeux, les oreilles et le cœur. Elle initie un nouveau regard sur l’existence, une autre écoute de ce qui nous entoure et une infinie capacité d’aimer la vie. Elle pose des questions sans toujours apporter des réponses. Comme le dit Pierre Morency : « Ce n’est pas la réponse qui importe, c’est le chemin qu’emprunte la question pour arriver jusqu’à vous ». Le poème est un chemin qu’ont emprunté bien des hommes et des femmes avant nous, sur lequel marchent beaucoup de nos contemporains à travers le monde, et qui attend les générations futures. C’est dire que, bien au-delà de la petite actualité littéraire qui entoure le phénomène de la publication de plaquettes de poésie, toute une humanité et une fraternité sont ici en jeu. En effet, dans ce monde de haute vitesse et d’autoroutes électroniques, où le langage n’est souvent qu’un outil servant à transmettre de l’information (fréquemment d’une grande pauvreté), est-il encore possible de creuser son propre sillon, par le langage et l’émotion, et de parler vrai ?

Cette recherche de vérité, on la retrouve dans l’œuvre de Jacques Brault. Les Éditions du Noroît viennent de faire paraître dans la très belle collection de poche Ovale (où l’on retrouve, entre autres, sous couverture noire, des œuvres de Marie Uguay et de Geneviève Amyot), une rétrospective des écrits de Jacques Brault. Intitulé simplement Poèmes, ce livre de quatre cents pages regroupe cinq recueils publiés entre 1965 et 1990. Poèmes témoigne donc de vingt-cinq ans de réflexions sur l’écriture. Brault aura été, tout au long de ces années, en présence constante avec la poésie. Ce livre, tout en étant le témoignage du cheminement d’un homme pour qui la poésie est littéralement toute sa vie, nous donne à lire une leçon de poésie, de solitude et de fraternité. Un extrait pour entendre la voix du poète : « Sur les pas d’une pluie terreuse je suis/revenu voir les feuilles mortes/et cette fois je suis resté arbre/parmi les arbres ».

En route pour Sudbury

Les Éditions franco-ontariennes Prise de parole publient Sudbury, une rétrospective du poète Patrice Desbiens qui regroupe trois recueils écrits entre 1979 et 1985. On y retrouve les très beaux livres L’espace qui reste, Sudbury et Dans l’après-midi cardiaque. J’ai beaucoup d’affection pour son œuvre. Il y a chez lui une sonorité à la Bukowski, un refus du littéraire. Patrice Desbiens est un poète incarné qui cherche l’amour dans les bars, les restaurants, les magasins et autres lieux de passage. Il parle et nous parle en empruntant ce ton confidentiel très particulier, teinté d’un humour qui s’avère être un regard très lucide sur la société et sur lui-même. Dans un poème intitulé "La vie de poète", l’auteur écrit : « Je continue mon chemin/le trottoir disparaissant à mesure/derrière moi/les toppes de cigarettes/dans mes caleçons saignent/et me font/mal/je marche comme un cendrier/trop plein » et il termine ainsi ce poème (qu’il faudrait citer au complet !) : « Je débouche une des deux/bouteilles/je bois jusqu’à la/première ligne/de ce poème ». Finalement, ces quelques vers qui disent la réalité du poète : « Le poète est tellement/cassé/qu’il arrive au/récital en/morceaux ».

En marchant dans les rues de Québec

Poète de Québec, Monique Laforce est de tous les événements littéraires dans la capitale. Impliquée socialement et émotivement, elle travaille activement à faire connaître la poésie et les poètes auprès des enfants et des adultes. Depuis sa tendre enfance, Monique Laforce lit et écrit. Dans les années 1970, elle assiste aux célèbres soirées de lecture du resto Chanteauteuil et côtoie les artistes de l’époque. Enfin, en 1998, elle accepte de publier Une chaise où s’asseoir, qui reçoit un bel accueil. Voilà qu’elle vient de faire paraître au Loup de Gouttière son troisième recueil, Des lilas à ciel ouvert. Livre de dialogue et d’émotion, Des lilas à ciel ouvert nous fait entendre une voix qui a mûri loin du tumulte des écoles et des chapelles, une voix qui s’est faite au contact des œuvres des autres poètes qu’elle aime tant. Elle écrit : « Est-ce toi ou moi qui reviens en ce lieu où nous nous aimons encore ? Lequel de moi ou de toi y entraîne l’autre ? Qui signale la tempête ? Qui s’abrite ou cherche des lampes ? » Le recueil est accompagné d’œuvres de Claude Fleury.

En bref

Trop brièvement, je signale la publication d’un très beau recueil de Jean-Pierre Gaudreau, Entre la lumière des saisons chez Triptyque. Gaudreau nous fait parcourir, en des poèmes courts qui font penser aux haïkus, le fil des saisons. Il écrit, en parlant de l’hiver : « Neige/forêt de désirs//je suis perdu dans les cerceaux de l’hiver/les mains pleines de fils rompus//vois-tu devant ». Je signale finalement la publication aux Écrits des Hautes-Terres d’un magnifique recueil de Marité Villeneuve intitulé Pays d’épaule et de mousse. Accompagnée des œuvres de l’artiste Claude Dufour, Villeneuve nous invite à un voyage intérieur mais également à une traversée du pays qui cherche à naître. « J’entends ta voix dans la mémoire des fleurs » nous dit la poète à la recherche de qui nous sommes.


***


Poèmes, Jacques Brault, Noroît
Sudbury 1979-1985, Patrice Desbiens, Prise de parole
Des lilas à ciel ouvert, Monique Laforce, Loup de Gouttière
Entre la lumière des saisons, Jean-Pierre Gaudreau, Triptyque
Pays d’épaule et de mousse, Marité Villeneuve, Écrits des Hautes-Terres
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