Chroniques

Littérature québécoise

Les libraires - Numéro 99
Les bras de la nuit

Les bras de la nuit

Par Dominic Tardif, publié le 06/02/2017

À quel prix se réfugie-t-on dans les bras de la nuit?, demandent Sara Tilley et Laurie Bédard.

Est-ce qu’il t’est déjà arrivé, toi, chère lectrice, toi, cher lecteur, de craindre que les contours d’un visage ne s’effacent jamais de ton esprit? Est-ce qu’il t’est déjà arrivé de t’enfoncer dans la nuit avec, au cœur, l’espoir stupide que le passé ne t’y pourchasse pas comme il te pourchasse partout? Tu t’es déjà réveillé la nuit – souffle court, cuir chevelu mouillé, dégoût de tout – d’un cauchemar ressuscitant des images avec lesquelles tu croyais avoir fait la paix pour de bon, pour toujours? Oui? Alors tu sais déjà ce dont parle cette chronique (mais ce serait gentil de la lire quand même). 

« J’ai demandé à Willassie s’il croit aux fantômes. Il a ri et m’a répondu qu’il ne croit pas aux choses qu’il ne peut pas voir. J’ai dit que, moi, je crois aux fantômes, mais que je n’ai pas peur d’eux. Ils nous protégeraient en cas de danger. Ils nous avertiraient », écrit Sara Tilley en empruntant une de ces voix trop sagaces pour son âge, celle de la petite Teresa, dans Écorchée, premier titre inaugurant une série de traductions de nouveaux auteurs issus des provinces antlatiques, bellement imaginée par Marchand de feuilles.

À 12 ans, Teresa s’envole avec son père et son frère cadet vers Sanikiluaq, minuscule communauté inuite appartenant aujourd’hui au Nunavut. N’importe quelle gamine de la ville y serait immédiatement repérée. Avec sa « peau blanche si mince qu’on voit les

veines à travers », Teresa pourrait tout aussi bien clignoter. Sa mère, une peintre terrassée par la maladie mentale, l’appelle parfois afin de soliloquer au sujet de sainte Élisabeth de Hongrie, une dévote qui remplissait ses chaussures de cailloux dans le simple et invraisemblable but de montrer que la foi sait triompher de toute souffrance. 

Mais est-ce bien cela vivre, que de tenter de racheter ses fautes en remplissant ses souliers de cailloux? Cette question, que vous vous êtes sans doute déjà posée si vous avez minimalement vécu (je vous le souhaite), hante cet ensorcelant premier roman de l’écrivaine de Saint-Jean de Terre-Neuve.

À Sanikiluaq, décor de la moitié des chapitres, Teresa tombe en amour avec un garçon plus vieux qu’elle. Il sculpte la pierre à savon, parle peu et sait, comme tous les bums de son âge, être tendre quand ça compte. C’est à lui qu’elle s’adresse dix ans plus tard, dans l’autre moitié des chapitres, alors que les tentacules d’une sourde rancœur envers elle-même asphyxient peu à peu ses 23 ans. Tous ceux qui ont déjà contemplé l’aurore en se demandant comme ils étaient parvenus à se rendre jusque-là le savent : il n’y a rien de plus grisant que de se saigner quotidiennement à blanc en souhaitant que la mare rouge emporte avec elle nos visions récurrentes d’un hier irrésolu

Souvent partie au large dans une nuit qui guérit autant qu’un mirage étanche la soif, la Teresa adulte se dissout dans la musique rock, s’éprend de la gracile barista Delith et s’enivre en s’abreuvant à la coupe d’un mensonge nécessaire, mais pas salvateur du tout. La rédemption n’existe nulle part ailleurs qu’entre les deux oreilles.

Le trivial et le sacré se côtoient dans Écorchée qui, comme tous les grands romans, conjuguent des ingrédients disparates, en entrelaçant des commentaires hilarants sur la proximité incestueuse d’une petite communauté artistique, des dialogues truculents entre Teresa et son ami Mark ainsi qu’un portrait humain, et non seulement bêtement vertueux, de la vie autochtone au nord du nord. On y rit comme avec ses meilleurs amis, et on y pleure comme... avec ses meilleurs amis.

Je garderai en tête deux scènes épiphaniques. 

La première est charnelle – Teresa fait pour la première fois l’amour avec une fille –, mais aussi spirituelle dans sa façon à la fois parfaitement cochonne et éhontément grave de décrire ce genre de relation sexuelle grâce auquel l’éventualité d’une forme de transcendance n’apparaît plus chimérique (toi, ami lecteur, amie lectrice, tu sais de quoi je parle). La deuxième est en apparence strictement spirituelle – dans une église en ruines, Teresa et Delith contemplent la lumière pénétrant par le clocher –, mais évoque avec la même fragile intensité que la scène de sexe précédente une certaine idée de l’éternité.

« Mes cauchemars ont envahi ma vie éveillée », regrette plus tard Teresa, au bord de s’effondrer sous le poids de tout ce qu’elle porte. Elle comprendra bientôt qu’il suffit parfois de les regarder dans les yeux – ses cauchemars, ses fantômes, son passé – afin qu’ils s’endorment pour de bon.

L’aurore est une ordure

« [E]t moi je me bats au sang/pour garder mon ventre/dans un bout de ruelle/je me tais de moins en moins », écrit Laurie Bédard dans Ronde de nuit, des vers qu’aurait très bien pu cosigner la Teresa d’Écorchée. « [I]ci nos morts nous réveillent en larmes/fatigués de nous accompagner/dans la connerie main dans la main/de nous retrouver la nuit. »

Grâce à une langue cherchant davantage à allumer des phares au bord de la route qu’à provoquer le feu d’artifice, la poète propose à tous ceux qui connaissent la prostration de s’engager avec elle dans une noirceur où affleurent constamment les souvenirs divers. Devrions-nous, face à ce qui nous assaille, opter pour la pugnacité ou l’abdication? Faudrait-il nous battre à poings nus avec nos fantômes, ou nous en faire des amis?

Le refuge de la nuit n’est d’ailleurs pas toujours ici la vaine illusion qu’elle est chez Sara Tilley. Le passé ressurgit parfois à l’horizon comme la promesse d’une trêve : « tes mains se souviennent peut-être/des détails d’un dos parfait/ta bouche d’un goût/de fer, de lait/peut-être les indices s’accumulent-ils/laisses-tu des fils, des roches, des branches/peut-être ne fuis-tu pas loin. »

« [C]ar l’aurore est une ordure/qu’il faut parfumer d’odeurs fortes/et de café noir », relit-on dans cet obsédant premier livre adressé à tous ceux qui aiment fuir-dans-les-bras-de-la-nuit-et-fuck-it-si-ça-fait-mal-demain-matin. Voici le nouveau bréviaire de tous ceux qui ne peuvent regarder leurs cicatrices que sous la lumière de la lune.

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