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Le Verbe et la Chair

Le Verbe et la Chair

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 18/09/2008
Pourquoi écrire? Pourquoi s’acharner à coucher des mots sur papier, alors que le monde souffre et que les gens donnent parfois l’impression ne plus en avoir que pour les plaisirs sans efforts, les divertissements superficiels et l’incessant bavardage public? C’est la question à laquelle les écrivains Donald Alarie et Serge Patrice Thibodeau ont l’air de vouloir répondre, l’un entre les lignes d’un bref roman, l’autre entre marge des vers d’une suite poétique dense et intense.
L’écriture comme planche de salut
Jusqu’à tout récemment, Donald Alarie enseignait la littérature au collégial. Parallèlement à cette carrière, il a élaboré au fil des trente dernières années, dans une discrétion à l’image même de son écriture, une oeuvre intimiste mais forte, cohérente et personnelle. Couronnée par le Prix à la création artistique du Conseil des arts et lettres du Québec, cette oeuvre, qui l’apparente à des écrivains tels André Berthiaume ou Pierre Châtillon, compte désormais une vingtaine de titres: romans, fictions pour la jeunesse, recueils de nouvelles ou de poésie.

Placé sous le parrainage intellectuel de José Cabanis et de Jacques Poulin, dont on peut lire des exergues particulièrement justes, son plus récent opus suit les hauts et les bas de la vie d’un homme d’âge mûr, devenu écrivain « tout naturellement » (et presque malgré lui, dirait-on), un créateur modeste qui mène sa barque loin, bien loin du feu des projecteurs. Prénommé David, ledit scribe originaire de Gaspésie vit en périphérie de Montréal, un peu à l’instar d’Alarie, qui réside dans Lanaudière. Peu connu mais satisfait de ses lecteurs, qui lui sont fidèles à défaut d’être nombreux, David « était conscient que le fait de devenir écrivain lui avait donné, en quelque sorte, un statut particulier [...] un sens de plus à sa vie ». Cette conviction secrète lui permet de mieux affronter le désarroi et le spleen qui l’étreignent au moment de sa séparation avec Johanne, survenue alors que leur fille Annie était encore gamine.

Manifestement, Donald Alarie ne destine pas David et les autres à des lecteurs qui ne jurent que par les grands coups de théâtre, les péripéties rocambolesques et les dialogues cinglants et trop souvent artificiels. On ne trouve rien de tout cela ici. À la place, on se délectera de la chronique douce-amère des jours qui passent, de petits bonheurs en drames sans échos, de joies infimes en deuils profonds. Des plaisirs de la menuiserie en amateur à la mort d’un proche, pour tout dire. Rien de plus, rien de moins. Et tout est là. Aussi, on savourera la description fine et minutieuse de ce quotidien qui ressemble à s’y méprendre à la vraie vie, au fil de chapitres très brefs, qui évoquent les tableaux miniatures des peintres japonais ou encore des instantanés au polaroïd. Sans être plus tourmenté que la moyenne des ours, il nourrit des doutes, le David; des doutes sur son existence, sur ses choix, sur sa vocation. Heureusement qu’une lectrice avait su le rassurer sur l’importance de son art en lui écrivant que sa poésie l’avait aidée à vivre. Pourquoi écrire? Peut-être juste pour cela, tout simplement: pour adoucir le cours du temps, ainsi que le proposait Jorge Luis Borges à qui Alarie fait en quelque sorte, sans le moindre éclat, une sorte d’écho.

L’écriture et la rédemption
L’un des rares écrivains à avoir mérité deux fois le Prix littéraire du Gouverneur général en poésie (en 1996 pour Le Quatuor de l’errance, L’Hexagone, et en 2007 pour Seul on est, Perce-neige), l’Acadien Serge Patrice Thibodeau habite lui aussi notre république des lettres depuis belle lurette. Ceux et celles qui fréquentent son oeuvre, maintes fois saluée par les critiques et les jurys les plus prestigieux, savent à quel point le Moyen-Orient, berceau des civilisations judéo-chrétienne et musulmane, exerce sur lui une fascination qui n’a rien de l’ébahissement naïf du touriste et tout de la curiosité métaphysique. Dans son plus récent recueil, Les sept dernières paroles de Judas, le poète s’intéresse au mal-aimé des douze apôtres du Christ, le traître qui, paradoxalement, se révèle le personnage fondamental de la Passion de Jésus, l’instrument du Destin sans lequel il n’y aurait pas pu y avoir d’Église ou même de chrétienté.

Sorte de palimpseste des textes évangéliques officiels, Les sept dernières paroles de Judas propose une autre lecture des événements qui ont mené à la Dernière Cène et à ses lendemains ensanglantés. Oublions alors les trente deniers maudits, dont le bénéficiaire ne se résolut jamais à jouir, préférant se pendre dans la honte. Au fil des sept séquences qui composent le livre, le poète prête une voix à la fois sensuelle et hiératique à ce disciple honni sans qui l’incontournable sacrifice de la chair ne se fera pas — Iscariote le sait, apparemment, ou du moins il pressent devoir s’y résoudre — et qui, peut-être pour cette raison, donne à entendre cet amour quasi charnel qu’il éprouve pour son Maître au moment de le condamner à la croix par un baiser.

Je l’ai aimé plus que tous les onze
Réunis ; abattu, j’ai posé le front
Sur chacun de ses pas


Malgré mon aversion naturelle pour la littérature pieuse (les bondieuseries de Claudel, Péguy et Mauriac, très peu pour moi, merci!), j’ai été littéralement envoûté par ces vers d’une densité peu commune, aux accents résolument modernes. On est loin du petit catéchisme, tenez-vous le pour dit. Premier jalon d’un triptyque dont les deux prochains volets porteront sur Marie- Madeleine et Saint-Thomas, deux autres figures problématiques des Évangiles, le recueil de Serge Patrice Thibodeau suscite bien des réflexions sur les notions contradictoires du bien et du mal, du libre-arbitre et de la destinée, de l’amour inconditionnel et des trahisons parfois cruellement nécessaires. À la loterie de l’existence, il arrive, comme on le sait fort bien, que les nécessités du plus grand nombre l’emportent sur les désirs des individus. À quel prix la rédemption, dans ces conditions? Et cette rédemption promise à tous l’était-elle aussi à Judas? Thibodeau se garde bien de donner des réponses toutes faites et prédigérées à ces questions; l’auteur est après tout plus poète que philosophe ou théologien, et c’est tant mieux pour lui comme pour nous. Pourquoi écrire alors, si ce n’est pour résoudre les énigmes dont les mystères troublent autant le coeur que la raison? Tout simplement peut-être pour apaiser par le Verbe les tourments de la Chair.


Bibliographie :
David et les autres, Donald Alarie, XYZ éditeur, 120 p., 20$ Les sept dernières paroles de Judas, Serge Patrice Thibodeau, Éditions de l’Hexagone, 80 p., 14,95$
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