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La chair éternelle

La chair éternelle

Par Marie-Éve Sévigny, publié le 01/11/2001
Ma grand-mère n’est pas un personnage, mais un roman-fleuve. Veuve à cinquante ans d’un mari volage, elle a vivement croqué à son indépendance et sa liberté, affolant les hommes par une sensualité farouche doublée d’intelligence rieuse. À soixante ans, pour se venger d’un amant qui lui avait brisé le cœur, elle se remariait ; seize ans plus tard, morte d’ennui, elle divorçait. Depuis, pour se rendre à son bridge, elle filait à toute allure sur l’autoroute, ses petits fours sur la banquette arrière de sa voiture sport. Et, bien sûr, elle contestait toujours ses contraventions.
L’arthrose a malheureusement condamné cette superbe libertine aux passions fictives : elle a alors pris les livres pour amants, les accueillant sous sa couverture de moère, dans son lit inclinable et vibromasseur. Elle qui avait apprécié des hommes leur corpulence se jetait désormais sur les « briques » avec une coupable concupiscence. Et, après s’être régalée du lyrisme obèse de Dumas et Balzac, elle attaquait l’immensité russe avec une voracité d’ogresse.

– Ariane ! Au secours ! Je manque de lecture !

Elle m’adressait régulièrement ce cri du cœur, comme si j’étais la seule à pouvoir changer l’intraveineuse qui la reliait à son soluté fantasmatique. Je jouais donc au Petit Chaperon rouge, cueillant pour elle les nouveautés qui poussaient dans la librairie.

Par un pluvieux samedi matin de novembre, je tentais maladroitement d’avoir raison de la serrure du magasin sans inonder entièrement mes pains au chocolat. L’humidité se vautrait dans la moelle de mes vertèbres et le vent donnait à ma chevelure une mise en pli de possédée. Une violente bourrasque a d’ailleurs retourné mon parapluie, mais une main inconnue l’a aussitôt remis en place. Jetant un œil derrière moi, j’ai découvert une jolie brunette à lunettes et salopette, lourdement chargée d’un coffre à outils. Elle a alors déposé son équipement à mes pieds comme un roi mage son offrande et m’a tendu la main avec assurance:

– Raphaëlle Juneau, experte en réparations !

– Je ne comprends pas…, ai-je protesté. On n’a aucun problème de tuyauterie…

Elle a alors éclaté de rire :

– Je ne suis pas plombier, je fais de la reliure d’art ! Je viens exposer ! Léonard ne t’a pas avertie ?

Non. Léonard était en amour, ces temps-ci, avec l’agent d’immeubles qui avait vendu sa maison. Il ne pensait qu’à cuisiner des antipasti avec elle… avant de passer directement au dessert. J’ai donc accueilli la nouvelle venue, la laissant s’installer à une petite table, non loin du comptoir.

Et, lorsqu’elle a ouvert son coffre, je m’attendais presque, comme devant le sac de Mary Poppins, à en voir jaillir une patère, tant la simplicité de son matériel recelait d’enchantements. Qui dira jamais, en effet, combien ficelle, colle, papier, cuir soutiennent l’essentiel de ce vers quoi se dirige l’existence : un alignement de mots, une phrase, un verbe en action, qui pousse la civilisation. Les livres m’avaient toujours émue pour leur apparente fragilité : ce matin-là, en regardant Raphaëlle recoudre Les îles de la nuit, d’Alain Grandbois, je leur découvrais une chair éternelle, ô combien rassurante sur l’avenir du monde.

Oui, chair éternelle du livre, qui triomphait de la précarité de l’homme. Me revenait la chambre rose de Mamie, la table de nuit où, non loin du verre d’eau, s’alignait impeccablement l’armée de cachets, qui gardait, de plus en plus laborieusement, le fort de l’immortalité. J’ai revu la vieille main frêle repousser tristement Docteur Jivago, aux cahiers écartelés et aux pages flottantes : « Ah, ma fille… Tu en es encore aux premières fois… Moi, je me résigne lentement aux plus jamais… Cette fois-ci, Jivago est bien mort… » Un violent refus m’a secouée : une femme aussi vive ne devait pas se résoudre aux finalités.

– Dis-moi, Raphaëlle, aurais-tu le temps de soigner le Docteur Jivago pour qu’il soit bien en forme, pour Noël ?

Ses prunelles sombres ont pétillé de convoitise :

– Hum ! Le fantasme de toute femme : jouer au docteur avec Jivago !

Quelques jours plus tard, j’enlevais subrepticement l’agonisant pour le porter à la magicienne. Spectacle pitoyable que ces feuillets écornés, déchirés, auxquels s’accrochaient désespérément les mots, comme s’ils allaient sombrer dans le vide, dans l’écroulement de leur falaise. Pourtant, le tremblement qui parcourait les doigts de Raphaëlle trahissait plutôt une jubilation émue :

– Oh, Ariane ! Restaurer un tel monument ! Tu viens de m’offrir ma Chapelle Sixtine !

Elle m’a entraînée dans son atelier, où régnait un ordre impeccable de papiers de couleurs, d’étoffes, de cuirs et de presses. Elle avait abandonné son métier de publiciste pour reprendre la vocation de son père : « La pub, c’est de l’instantané, des idées en suspens dans l’air du temps. Moi, je voulais construire, enraciner mon action dans la permanence. »

Un profond bonheur émanait de ses gestes tandis qu’elle caressait respectueusement le livre :

– Parle-moi de ta grand-mère : j’ai besoin de la connaître pour lui fabriquer un livre qu’elle va aimer.

Alors, flottant sur un Nocturne de Chopin, aussi légèrement que la première neige qui virevoltait derrière la fenêtre, l’existence de Mamie a tourbillonné dans la petite pièce surchauffée. Je ne me lassais pas de raconter, tandis que Raphaëlle unissait soigneusement, par le choix des matières, personnages réel et fictif : « Roman d’hiver, roman d’amour »: on va recouvrir les plats de ce papier violet, un peu froid, mais tendrement chamarré. Que dirais-tu de ce cuir bleu marine, pour le dos et les coins ? Ça rappellerait la profondeur de la nuit… Ta grand-mère fait de l’arthrose ? Elle ne doit pas trop forcer pour tenir son livre. Je vais coudre les cahiers et le mors de façon très lâche : quand elle s’endormira sur son roman, il restera ouvert, et elle pourra reprendre sa lecture là où elle l’avait laissée. »

Raphaëlle a consacré deux semaines à sa chrysalide. Puis, trois jours avant Noël, elle m’a appelée, d’une voix enrouée : « Tu peux venir. C’est terminé. » Je croyais à une grippe, mais lorsqu’elle m’a ouvert sa porte, ce matin-là, j’ai bien compris son chagrin.

Sur l’établi de l’atelier, Le Livre m’attendait, si magnifiquement glorieux que je ne l’ai pas tout de suite reconnu. Raphaëlle l’a caressé amoureusement du bout des doigts, comme elle l’avait fait, à l’origine, comme elle avait dû le faire maintes fois, au cours des dernières semaines. Puis, elle me l’a tendu, ensevelissant sa mélancolie dans les détails pécuniaires :

– Tu m’as dit ne pas avoir les moyens de faire graver la référence, au dos de l’ouvrage : permets-moi de te l’offrir. Il y a des noms prédestinés aux lettres d’or… Jivago et Pasternak sont de ceux-là.

Elle a rangé l’ouvrage dans un écrin de carton. Puis, elle m’a conduite à la porte ; est sortie en simple chandail sous la neige moutonneuse, pour me raccompagner jusqu’au bout de son terrain. Puis jusqu’au coin de la rue. Silencieuse, elle a attendu l’autobus avec moi. Et il était très éloigné lorsqu’elle s’est enfin résolue à voir Jivago disparaître, dans l’horizon en tempête.
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