Chroniques

Littérature québécoise

Les libraires - Numéro 108
L’ivresse de la phrase parfaite

L’ivresse de la phrase parfaite

Par Dominic Tardif, publié le 31/08/2018

Pourquoi lit-on? Afin de devenir plus empathique? Peut-être, mais surtout parce que nous cherchons sans cesse une nouvelle phrase devant laquelle nous incliner. Nous en avons rencontré quelques-unes chez Charles-Philippe Laperrière.

Plus jamais ne s’écoule-t-il une semaine sans qu’un ami relaie sur Facebook un article plaidant les vertus élévatrices de la littérature de fiction, qui rendrait meilleurs ceux qui la fréquentent avec l’assiduité du sacerdoce. Des scientifiques crédibles auraient même authentifié la chose.

Le réel, de nature indocile, ne s’empresse pourtant pas toujours de fournir à cette théorie de foudroyants exemples. En clair : il se trouve autour de moi beaucoup de gens qui lisent jour et nuit, et il m’attriste d’écrire ici, au nom de la vérité, que l’empathie de certains d’entre eux ne les mène pas chaque midi vers la soupe populaire la plus proche afin de venir en aide aux nécessiteux.

La littérature qui rend plus empathique : voilà un discours pas forcément mensonger, mais qu’on se répète sans doute moins parce qu’il est vrai que parce qu’il fait bon se convaincre que, contrairement à tous les indices et à tous ceux qui suggèrent le contraire en 2018, nous ne sommes pas fous de consacrer autant de temps à des livres.

Demandez à mes amis pourquoi ils lisent : j’imagine qu’ils invoqueront non pas l’horizon de l’empathie vers lequel les romans qu’ils s’enfilent les font cheminer, mais plutôt quelque chose comme une soif que seule sait apaiser la rencontre d’une phrase parfaite, qui descend sur soi comme une révélation.

Je me souviendrai longtemps de ce que me disait la grande Suzanne Jacob lors d’une récente entrevue. « La langue des écrivains est sous l’emprise de toutes sortes de dictionnaires, regrettait-elle. Je le vois tout de suite, quand je lis, lorsque l’auteur a remplacé un mot par un synonyme, quand il est fier de sa trouvaille. Tous ces mots créent des ruptures dans la musique d’une langue. »

Pourquoi alors s’entêter à lire? que je lui demandais, face à ce constat un peu désespéré. « Parce qu’on rencontre parfois l’écrivain qui nous force à nous taire. » Son sourire, alors qu’elle prononçait cette phrase : celui de la plénitude.

La langue et l’imaginaire
Plusieurs phrases dans Gens du milieu de Charles-Philippe Laperrière m’ont forcé à me taire. Demandez à celui qui signait le livre de poèmes Barbare amour en 2017 de décrire un trip à trois et il vous offrira ceci : « Thomas n’est pas infidèle. Il connaît certes le trépignement de l’aventure érotique, et quand un soir du milieu de sa trentaine sa femme lui offre en complément du sien le corps d’une copine, Thomas pénètre cet acte de touchante gratuité comme le consentement du monde à son endroit. » Comme le consentement du monde à son endroit. Huit mots finement choisis. Je m’incline.

Un autre exemple, juste parce que c’est beau : « Mora maintenant est assise à son poste de travail, toute seule, vers midi, dans la pièce exiguë qu’elle occupe à l’ombre des collègues. Sa porte est entrouverte. Nous l’imagions tourner la tête et poser le regard dans l’entrebâillement. Comme elle, nous assistons à ce qu’a été sa vie, longue veille somnolée qui petit à petit nous apprend quelque chose sur nous. » La vie, longue veille somnolée qui petit à petit nous apprend quelque chose sur nous; je m’incline à nouveau, tout entier traversé que je suis par l’ivresse de la phrase parfaite enfin trouvée.

Composé de trente portraits d’hommes et de femmes que le téléjournal qualifierait d’ordinaires, Gens du milieu brille donc surtout par son obstination à contourner les chemins balisés du paragraphe aboutissant très précisément là où on l’attend. Ennemi des cooccurrences élimées, des tournures mollassonnes et des expressions consacrées employées comme s’il s’agissait d’éblouissantes découvertes, l’écrivain ose la phrase joliment byzantine, interminable, syntaxiquement sibylline, à la barbe d’une époque tyrannisée par une certaine conception de l’efficacité qui, en littérature, finit souvent par écraser la complexité du réel.

Sur un ton oscillant entre la froideur de la notice nécrologique et le lyrisme d’une poésie combattant le désespoir, Gens du milieu raconte succinctement des vies simples, souvent trop définies par le travail. Constants, et souvent troublants, sont ses allers-retours entre des moments de banalité au cœur desquels surgit l’épiphanie, et ceux, sacrés et horrifiants, de la vie qui glisse tranquillement hors des corps où elle avait trouvé refuge.

Mais c’est l’emprise de la langue sur l’imaginaire dont Laperrière parle avec le plus d’acuité, en singeant avec une rare bienveillance le verbe confus d’un joueur de hockey, le carpe diem de pacotille d’une jeune femme portant sur sa nuque un tatouage des lettres YOLO, ou la violente misogynie d’un ado kamikaze. Les rêves que nous pouvons contempler seraient-ils déterminés par la langue à laquelle nous avons accès?

Mesurer son ignorance
OK. D’accord. Charles-Philippe Laperrière aiguise peut-être bien notre empathie. Ça se peut. Mais s’il y parvient, ce n’est certainement pas en prétendant nous permettre d’entrer dans la tête de ses personnages — il semble ne rien craindre davantage que la psychologisation outrancière. Son livre ressemble plutôt à une mise en garde : réellement connaître la douleur, la détresse ou les joies telles qu'elles sont vécues par l’autre appartient à l’impossible. C’est en mettre beaucoup sur les épaules de la littérature que d’en exiger qu’elle nous rende meilleurs, mais ce n’est peut-être pas exagéré que de penser qu’elle nous permet parfois de mesurer notre ignorance face à l’expérience de ceux qui nous entourent.

Ce « David deuxième centre », attendrissant tâcheron du hockey professionnel, incarne la cible parfaite du scribe méprisant l’indigence intellectuelle. Et pourtant, Charles-Philippe Laperrière refuse de railler le vocabulaire phagocyté par l’anglais de son bonhomme. « Quant à nous, demandons-nous bien quel courage ça prend pour évoluer à ce niveau, quatre-vingt-deux matchs par an plus les séries. Demandons-le-nous, oui, et si nous sommes honnêtes, nous admettrons que ça nous échappe, que nous savons seulement imaginer savoir », écrit-il dans un de ses textes les plus bouleversants.

Osons pour notre part demander à la littérature d’un instant nous soustraire à la langue usée du quotidien, du commerce et du divertissement. Puisse-t-elle, à l’instar de Gens du milieu, nous procurer la douceur de notre solitude enfin abolie par la phrase nommant mieux que nous en serions nous-mêmes capables ce qui nous assaille ou nous émeut. Ce serait déjà beaucoup.

 

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